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Les sales guerres de la coca
Courrier International n° 605 - 6-12 juin 2002


Les ravages d’une catastrophe humanitaire

La Colombie compte ses morts mais rien n’est véritablement entrepris au niveau gouvernemental pour enrayer la tragédie.

SEMANA (extraits)
Bogotá
En 2001, le conflit armé a coûté la vie à 3 685 civils, soit plus que tous les innocents tués le 11 septembre. Une catastrophe humanitaire, pire en un sens, parce qu’elle ne fait pas que des morts. Cette même année, 190 454 personnes ont été déplacées et 160 syndicalistes assassinés. D’une balle, 10 journalistes ont été réduits au silence et on a recensé 3 041 enlèvements et 259 disparitions. Seulement, ces tragédies ont lieu au goutte à goutte, jour après jour, dans des villages isolés. Et du fait même de sa fragmentation [et de sa longévité, presque un demi-siècle], on perçoit rarement ce drame dans toute son ampleur : il ne suscite pas suffisamment d’indignation.

Le gouvernement, ainsi que les citoyens encore épargnés par la guerre, font comme si de rien n’était, comme si la situation n’appelait pas de mesures exceptionnelles. Jusqu’ici, les solutions se sont toujours avérées insuffisantes. Il n’est pas si loin le jour où ce drame invisible, dont on croirait qu’il se déroule en Afghanistan, et non à Murindó ou à Machuca, se jouera soudain à chaque coin de rue – non plus avec deux ou trois déplacés brandissant des banderoles, mais avec des dizaines de déracinés exigeant de la nourriture par la force.

Il est faux de dire, comme on l’entend trop souvent, que ce pays est prêt à tout supporter. La situation ne cesse de se détériorer, et peut-être de manière irréversible. Témoin, le nombre grandissant de Colombiens qui tombent en dessous du seuil de pauvreté. Il y a deux décennies, 39 % de la population gagnait moins de 2 dollars par jour, on en dénombrait 49 % en 1999, et aujourd’hui, selon la Banque mondiale, on serait passé à 64 %. Sur ces 27 millions de pauvres [sur un total de 40 millions de Colombiens], pas moins de 9,6 millions d’indigents n’ont pas de quoi couvrir leurs besoins caloriques minimaux. C’est comme si tous les habitants de Bogotá et de Medellín vivaient avec moins de 1 dollar par jour.

La violation systématique des droits de l’homme a beau favoriser la pauvreté, aucun candidat [à l’élection présidentielle du 26 mai dernier] n’en a fait une priorité. “Dans les premiers mois de l’année, le nombre de personnes déplacées a doublé par rapport à 2001”, affirme Georges Comninos, chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Colombie. “La population civile n’est pas prise entre deux feux, elle est véritablement l’objet du conflit. Il suffit d’être sous l’influence du camp adverse pour être considéré comme l’ennemi.”

Dans plusieurs catégories de problèmes humanitaires, la Colombie bat tous les records : le taux le plus élevé d’enlèvements (hormis les conflits africains), le plus grand nombre d’enfants enrôlés dans les mouvements armés et un nombre de civils tués équivalent aux morts des guerres de haute intensité. [Depuis le début du conflit, 4 millions de Colombiens ont pris le chemin de l’exil et 2 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays]. Etre déplacé, ce n’est pas seulement perdre une maison et des objets personnels, c’est surtout être déchiré intérieurement. Des mécaniciens, des chauffeurs de taxi, des boulangers, des dentistes, des secrétaires, des fonctionnaires, au total 351 Colombiens par jour – selon les estimations prudentes du Réseau de solidarité sociale, près du double selon l’ONG Codhes – doivent tout quitter pour sauver leur peau. Chacun de ces hommes et de ces femmes était quelqu’un, son nom avait une histoire, sa famille une tradition. D’un jour à l’autre, ils deviennent des mendiants, déambulant dans les rues d’une ville, une pancarte à la main. Ils ne sont guère nombreux à essayer de revenir dans leur région d’origine. L’année dernière, seule une personne déplacée sur dix est rentrée.

Outre les syndicalistes et les journalistes assassinés, en 2001, quatre curés et treize militants des droits de l’homme ont été réduits au silence pour toujours. Des dizaines d’intellectuels sont en exil. Tel est l’autre visage de la crise humanitaire que connaît le pays : toute contestation est muselée.

Malgré tout, des dizaines d’organisations donnent à manger à des enfants, s’occupent des personnes déplacées ou rééduquent des mutilés de guerre. Le gouvernement a amélioré considérablement les soins d’urgence aux sans-abri. Et la communauté internationale alloue de plus en plus de moyens à des programmes d’aide. Mais vu l’avalanche de calamités qui s’est abattue sur la Colombie ces dernières années, de telles mesures restent désespérément insuffisantes. La force publique n’axe pas son action sur la protection des civils, les groupes armés déplacent les gens impunément et peu de maires s’engagent sur le front humanitaire. A l’heure qu’il est, il n’existe toujours pas de véritable système d’alerte pour prévenir les massacres, et rien n’a été fait pour l’attribution collective des terres – une mesure qui empêcherait que ceux qui déplacent les populations ne s’approprient les terres abandonnées. Il faudrait aussi assouplir la réglementation pour faciliter les embauches d’urgence.

Au-delà du manque de moyens, souligne le Defensor del Pueblo [sorte de médiateur au niveau municipal], “la principale faiblesse de l’action de l’Etat réside dans l’absence d’une vision d’ensemble des conséquences du conflit sur la population civile”. En d’autres termes, le pays compte ses morts, mais il ne mobilise pas toutes ses ressources pour mettre fin à cette tragédie qu’est la guerre.

Otage

Ingrid Betancourt, la candidate écologiste à l’élection présidentielle colombienne (arrivée en dixième position lors du scrutin) est toujours prisonnière des FARC. Figure de la lutte anticorruption, populaire pour ses campagnes chocs, véritable héroïne à l’étranger, son enlèvement, le 23 février dernier, a mobilisé l’opinion internationale. Mais l’intercession de parlementaires européens est restée sans succès. Les FARC la gardent en monnaie d’échange contre la libération de 300 des leurs.


Trafic

Les gros cartels ont disparu

Il y a moins de dix ans, quand on disait trafic de drogue, on pensait cartels et gros barons et plusieurs noms – Fabio Ochoa, Carlos Lehder, etc. – venaient à l’esprit. Le plus célèbre narcotrafiquant colombien Pablo Escobar – tué par l’armée colombienne en décembre 1993 – voulait jouer un rôle politique, manipulait le pouvoir et les médias avec brio. Il avait déclaré une véritable “guerre” à l’Etat, soldée par des centaines de mort. Son organisation, le cartel de Medellín, a été officiellement démantelée dans les années 90. Les frères Orejuela, chefs du cartel de Cali, narcotrafiquants en “cols blancs”, comme ils ont été souvent présentés, sont depuis 1995 en prison. Depuis, la police colombienne annonce régulièrement l’arrestation d’un chef de cartel ou d’un autre (de la Côte, de Bogotá, de Pereira, etc.) dont les noms sont souvent inconnus du public. Et pour cause. L’époque où les barons de la drogue s’affichaient, voire pactisaient avec la politique est révolue. Les affaires continuent mais elles se font plus discrètement. Les polices – et pas seulement colombiennes – savent que l’ennemi est devenu multiforme, moins visible mais tout aussi puissant qu’il y a dix ans. Confrontées à la répression, les grandes mafias colombiennes se sont réorganisées ou ont sous-traité. “Le trafic de drogue est aujourd’hui un problème de culture et non de grands cartels” reconnaît l’ancien conseiller à la sécurité des citoyens du président Pastrana dans l’hebdomadaire colombien Cambio, “Les petites organisations cultivent, puis fabriquent la cocaïne qui sera transmise à d’autres organisations, mexicaines, dominicaines et autres…” Au Mexique, les mafias ont pris une telle importance que le pays est en train de devenir “le nouveau narco-Etat de la région”, selon le quotidien El Mundo.

Les filières du trafic se sont atomisées et mondialisées. Une des grandes fiertés du cartel de Cali était autrefois d’avoir su maîtriser le trafic de la production à la distribution. Ce ne pourrait plus être le cas aujourd’hui : bien d’autres mafias – russes, africaines par exemple – jouent leur rôle d’intermédiaire. Les routes de la drogue n’ont jamais été aussi nombreuses, soulignent les Nations unies dans leur dernier rapport. Et les bénéfices qui en résultent sont maintenant plus souvent investis dans les pays du Nord que dans les pays de production. Pablo Escobar voulait vivre, investir et mourir en Colombie. Aujourd’hui, les lois colombiennes sont telles qu’il est devenu plus difficile de blanchir de l’argent sur place. Mais cela n’empêche pas la production d’augmenter. Car finalement la drogue sert surtout, sur place, à exacerber la guerre civile et la violence puisqu’elle alimente en armes la guérilla de gauche comme les paramilitaires d’extrême droite.


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