LES CONSEQUENCES DIRECTES DU PLAN COLOMBIE SUR LA SITUATION COLOMBIENNE:
Enjeux et intérêts pour chaque acteur


Jean-Paul Tamayo

 

A – PLAN DE PAIX OU PLAN DE GUERRE ?

1. La polarisation de la situation colombienne

Au terme d’un mandat de quatre ans, le président Pastrana cède à Alvaro Uribe Vélez un pays où la guerre caractérise plus que jamais les relations entre les parties en conflit. Cette guerre se développe par ailleurs dans un contexte de radicalisation des acteurs de ce conflit, et n’annonce à court et moyen terme aucun vainqueur. Après la rupture des négociations en février 2002, le gouvernement abandonne l’idée de négocier avec la guérilla « tant que celle-ci n’aura pas démontré une réelle volonté de paix »[1]. Les nombreux pourparlers et le processus de paix avortés n’ayant pas réussi à trouver de solution pacifiée, beaucoup de secteurs de la société colombienne commencent à s’impatienter, et les secteurs militaristes adeptes des solutions les plus radicales bénéficient chaque fois de plus d’attention de la part du gouvernement national comme outre-atlantique. L’absence de l’Etat dans de nombreuses régions du pays entraîne des difficultés pour que la loi et l’autorité publique soient respectées, et la société colombienne, soumise a toujours plus de violences, en arrive à partager l’idée que des alternatives de rétablissement de l’ordre par la force et une politique de guerre totale puissent constituer une option légitime et peut être une solution au conflit armé. Ainsi le candidat Alvaro Uribe Vélez, avec pour slogan « main ferme et cœur grand », prône une guerre totale aux FARC, un renforcement des forces et du pouvoir militaires, et la création d’un réseau d’un million d’informateurs civils, travaillant en collaboration avec les forces de l’ordre et pouvant même être armés[2], est celui qui remporte la victoire aux élections présidentielles du 26 mai 2002.

Interrogé sur l’ascension de la popularité du candidat Alvaro Uribe, Francisco de Roux affirme au mois de mars 2002 (deux mois donc avant le scrutin) : « Je pense que c’est un fait, Alvaro Uribe va être élu à la présidence de la République colombienne, peut être même dès le premier tour ».

Selon lui, plusieurs réalités ont rendu possible cet événement. Tout d’abord la droite colombienne a voulu démontrer que ce qui arriverait à la Colombie, ressemblerait beaucoup à ce qu’a vécu l’Espagne avec Franco, ou encore le Chili avec Pinochet, c'est-à-dire l’avènement d’un pouvoir fort, avec les idées de contrôle social, d’ordre, et de destruction de tout foyer de mouvement insurrectionnel ou de participation libre. Ensuite ces courants ont essayé de convaincre le plus de monde possible y compris la communauté internationale, que ce scénario était celui qu’il fallait instaurer en Colombie. Beaucoup de secteurs de la société étant de plus en plus propices à ces idées, « après les évènements du 11 septembre 2001, il était très facile d’en convaincre en plus les Etats-Unis »58. Au niveau national, la situation est telle que le peuple réagit désormais selon la logique : « tous contre les FARC ». Certains épisodes ont mis en scène des populations indigènes, des femmes, leur barrer la route et les empêcher d’entrer dans des villages (ce type d’action sera développé plus loin dans notre analyse)[3]. Les élections législatives du mois de mars 2002 manifestent en ce sens une double réalité : quelques secteurs de la population civile croient encore à la viabilité d’une sortie pacifique du conflit, comme le montre l’appui considérable aux candidatures partisanes de la solution politique et négociée, mais une percée conséquente des législateurs soutenant les solutions de force s’est également fait ressentir. La société colombienne se polarise donc de plus en plus. Se développe avec cette tendance, l’idée que les paramilitaires puissent faire partie de la solution au conflit armé. Cette mouvance va même jusqu’à se manifester dans l’élection présidentielle, puisque selon M. de Roux, malgré l’intérêt qu’il a pu manifester pour certaines problématiques sociales (M. de Roux travaille à Barrancabermeja, ville sous contrôle des paramilitaires), Alvaro Uribe bénéficie du soutien des AUC, « qui ont d’ailleurs fait sa campagne électorale dans plusieurs villages »[4]. D’un autre côté, 35 % des sièges du Congrès colombien attribués à des élus indépendants en mars 2002, ont, selon les affirmations des AUC, exprimé leur sympathie envers les paramilitaires[5].     

Cette radicalisation de la société dans son ensemble, peut en partie s’expliquer par l’identification d’une série de ruptures en Colombie. D’abord le processus de paix : près de 20

ans après la première initiative de négociation du président Belisario Betancourt, rien n’est sorti des multiples processus paix. Et l’erreur a pu être de penser que la paix, la justice sociale, et la solution de tous les conflits, puissent être réalisées exclusivement par ce que deux parties, les FARC et le gouvernement, accordent entre elles : la société colombienne ne s’est jamais préoccupée de remarquer qu’aux tables de négociation, les seuls acteurs pris en compte étaient deux parties qui ne peuvent à elles seules représenter les aspirations du peuple colombien de façon entièrement légitime. Ensuite il y a également eu rupture de la viabilité des deux partis traditionnels conservateur et libéral ; leurs programmes n’ont plus rien à proposer, et la corruption et les pratiques clientélistes les ont fait abdiquer. Cette rupture, avec celle du processus de paix avec les FARC (20 février 2002), constituent la toile de fond de l’avènement d’un « projet politique de droite profondément autoritaire, […] où s’imposent des formes de justice privées et d’autodéfense[… ] »[6]. Il y a eu rupture du modèle et de l’image de la guérilla : aujourd’hui le pays, et les secteurs sociaux dans leur ensemble rejettent l’action armée des insurgés, et soulignent le fait que 40 ans de lutte n’ont apporté aucun résultat positif mais au contraire affecté principalement des civils sans défense. « Le monde a changé et il est aujourd’hui plus révolutionnaire de faire la paix que de faire la guerre »61; l’absence de composant politique du mouvement guérillero ne passe plus inaperçu de même que son langage toujours plus militariste. Enfin la société civile a elle aussi subi quelques ruptures : elle n’a pas de véritable capacité d’incidence ou de participation politique, elle ne s’est pas articulée ou organisée, et elle n’a pas réussi à impulser une véritable politique des Droits de l’Homme[7].

Les DH étaient pourtant largement évoqués dans le corps du texte du Plan Colombie, de même que d’autres stratégies prévues pour mener le pays vers plus de paix. Atteindre celle-ci au beau milieu d’un conflit armé semble pour le moins contradictoire, et c’est là la majeure difficulté qu’ont rencontré tous ceux qui ont d’une manière ou d’une autre travaillé à la construction d’une stratégie de paix. Si celles-ci ont toujours failli, ce peut être du en premier lieu à cette contradiction de vouloir construire la paix sans que les parties en conflit aient au préalable accordé un cessez-le-feu. Si on entend par la paix, l’absence d’affrontements armés, ce qui doit être atteint est donc que les groupes armés déposent les armes, que la guerre cesse, d’un point de vue purement militaire ; mais si on comprend par la paix, plus de justice sociale, développer l’Etat de droit, ou équilibrer la répartition des richesses, alors on parle d’une paix qui présente bien plus de caractères que le militaire. Un des obstacles à la paix a pu être précisément le fait de ne pas distinguer ce double agenda au moment d’établir des pourparlers, et « les négociations n’ont en ce sens pas eu de cohérence, de même pour les réponses apportées ; les militaires ne devraient par ailleurs pas être ceux qui régissent les affaires civiles »[8]. La situation allant de pire en pire, la société colombienne, polarisée et radicalisée, ne désigne plus que la guérilla comme unique responsable de la violence perpétrée sur la société civile.

L’épisode de Bojayá a été très traumatique pour le peuple colombien, et a contribué à accentuer la perte de soutien populaire dont la guérilla a pu bénéficier auparavant. Ferveur et enthousiasme ont donc accueilli une tendance du gouvernement à adopter une attitude plus dure envers elle (comme nous le verrons plus loin), dans le cadre du processus de paix. Cette attitude, au lieu de manifester la volonté de trouver les moyens pour résoudre d’abord le problème du processus de paix en tenant compte des facteurs que nous venons d’évoquer, n’a fait qu’aider à ce que le conflit s’aggrave au point de voir se rompre complètement les négociations avec les FARC, à ce que les tensions déjà existantes se radicalisent encore plus, et à ce que les solutions adoptées pour combattre la guérilla se militarisent davantage.

 

2. Les acteurs armés illégaux

a – Violence et radicalisation

Lors de la rupture du processus de paix en février 2002, le gouvernement justifie sa décision par le manque de volonté à atteindre la paix de la part de la guérilla, mais celle-ci tient le gouvernement pour responsable de la fin des négociations. Deux ans durant, la zone de San Vicente del Caguan reste une zone neutre et démilitarisée, sous contrôle des FARC. Le processus de paix n’aboutissant à rien, et la pression montant sur le M. Pastrana, le président annonce le 7 octobre 2001 qu’il change de façon unilatérale les garanties qui régissent le fonctionnement de la zone[9]: les Forces Armées colombiennes commencent à survoler le Caguan et les FARC prennent cela comme une violation du territoire. Ils considèrent donc que le gouvernement ne tient pas ses engagements, alors que le gouvernement, lui, reproche aux FARC de ne pas avoir arrêté la pratique d’enlèvements, de massacres, et la violence en général. Le 9 janvier 2002, le président Pastrana annonce à la télévision qu’il donne aux FARC 48 heures pour abandonner les principales villes de la zone démilitarisée. Malgré cette situation, James Lemoyne (délégué spécial auprès du secrétaire général de l’ONU pour le processus de paix en Colombie) obtient de M. Pastrana le samedi soir 12 janvier, la possibilité d’organiser une rencontre entre les FARC et la commission de « pays amis du processus de paix », coordonnée par Daniel Parfait, ambassadeur de France en Colombie. Lundi 14 janvier, a moins de cinq heures de la limite imposée par le président Pastrana (21h30 heure locale), l’ambassadeur Parfait annonce que les FARC ont manifesté au « groupe de pays amis » qu’ils

acceptent  de reprendre les négociations[10]. Grâce notamment au travail ardu de James Lemoyne et à cette médiation internationale, les pourparlers sont à nouveau envisageables : le négociateur des FARC, Raul Reyes, confirme en effet suite à la déclaration de Parfait, que les

FARC ont exprimé leur détermination à mettre en œuvre de façon immédiate les mesures nécessaires relatifs à un cessez-le-feu et à l’arrêt des kidnappings[11]. La situation est toutefois assez critique en ceci que d’un côté le président a fait preuve durant cette crise des négociations d’une force décisionnelle encore jamais observée auparavant - dans la journée du dimanche 13 janvier, 12.000 soldats colombiens sont mobilisés autour de la zone démilitarisée et prêts à attaquer – et de l’autre côté, les FARC ont semble-t-il tenter de « pousser » la limite le plus loin possible en insistant pendant près de trois mois sur leur refus des restrictions trop aiguës de la part du gouvernement sur la zone démilitarisée ; puis les FARC cèdent le 14 janvier. Mais un peu plus d’un mois plus tard, ils enveniment définitivement la situation en kidnappant le sénateur Jorge Gechem Turbay lors de l’épisode du 20 février (auquel nous avons déjà fait allusion plus haut).

Le thème de la zone démilitarisée en lui-même a été l’objet de nombreuses critiques. D’abord à l’égard d’un gouvernement trop complaisant, mais aussi à l’égard de la façon dont les FARC ont géré cette zone. Selon le groupe insurgé, cette zone était destinée à établir le modèle d’un nouveau pays, où l’emploi, l’éducation, la santé, et la sécurité de ses habitants et de ses visiteurs étaient assurés. Or, le Caguan s’est avéré être une zone où les FARC ont pu établir une base logistique et opérationnelle, pour accomplir des missions militaires et réaliser ses entraînements, ainsi que pour détenir les kidnappés et développer des cultures illicites, sans jamais être gênée par le gouvernement[12]. 

Comment juger les FARC, dans le conflit qui les opposent au gouvernement colombien, et comment juger leur volonté à atteindre la paix et la justice sociale, alors que leurs procédés font  preuve de tant de contradictions ?

Lorsqu’il leur est demandé leur vision du conflit armé, les FARC argumentent que le gouvernement est en grande partie responsable du piétinement des négociations, parce qu’il n’a pas fait assez preuve d’une réelle volonté d’atteindre la paix, parce qu’il n’a jamais mis en place de politique permettant de mettre un terme aux inégalités économiques et sociales dans le pays, et que de toute façon ils ne sont pas prêts de déposer les armes[13]. Ils on effet déjà tenté l’expérience en 1984, rendu les armes et créé un mouvement politique (la Union Patriotica) : poursuivis et  traqués, plus de 2000 ex-combattants sont alors tués[14]. Cela constitue déjà à leurs yeux un argument suffisant, pour ne pas se fier à une supposée volonté de négocier du gouvernement, et pour être plus que réticents à l’idée de déposer les armes sans un maximum de garanties.

Ensuite, certains arguments des FARC leurs sont rendus plus faciles à avancer du fait de la radicalisation que nous évoquions précédemment, au sujet du climat dans lequel évolue le processus de paix. Face à la militarisation et au durcissement croissant de l’attitude optée par le gouvernement pour les affronter - et encore plus après la rupture du processus de paix en février 2002 - les FARC se sont d’abord elles aussi radicalisées dans leur position d’insurgés, notamment en durcissant leur discours. Elles ne savent parfois plus quoi répondre après avoir épuisé un discours idéologique dans la lignée des idées communistes qu’elles revendiquent, comme par exemple la domination de la classe bourgeoise colombienne, sur la grande majorité pauvre du peuple ; elles se justifient alors en mettant en avant des propos beaucoup moins argumentées. Ainsi, lors de la fin d’un meeting, répondaient-ils à la question : « mais que feriez-vous du pouvoir si vous l’obteniez ? – mais de toute façon l’Etat ne nous le laissera jamais, et c’est bien pour cela que nous ne lâcherons jamais les armes »[15].

De même lorsqu’on leur reproche les différentes opérations militaires qu’elles ont engagées et qui ont trop souvent provoqué la mort de civils, comme par exemple lors de l’incident de Bojayá, et qu’on leur fait part d’une impression généralisée selon laquelle elle nereprésenterait plus le peuple dans les intérêts duquel elle affirme lutter : « comment peut-on affirmer une telle chose, alors que le guérillero est celui qui se lève tous les jours à six heures du matin, qui marche toute la journée, doit se battre et utiliser les armes, pour défendre les droits du peuple et l’aider à le libérer de la guerre dans laquelle se trouve la Colombie ? – mais que faites-vous de la mort de civils, de femmes et d’enfants, comme par exemple à Bojayá ? – et bien…écoutez une guerre entraîne toujours la mort d’innocents… »[16].            Une certaine perte de repères entre ainsi en jeu dans la définition de ce que sont aujourd’hui les FARC. Leur nature est devenue contradictoire et non seulement leur discours n’est plus viable au yeux de la société colombienne et de la communauté internationale, du simple fait de ses actes et de ses méthodes comme nous l’avons vu en première partie, mais des changements se sont également opérés à l’intérieur même des FARC. Une partie d’entre eux agissent encore selon les enseignements de Jacobo Arenas (mentor de Manuel Marulanda, mort en 1987), c’est à dire selon une idéologie qui diagnostique que ce qui aboutira en Colombie, est une situation de polarisation de la société. Dans une logique manichéenne, les 40 millions de colombiens se soulèveront tous contre el establecimiento, (l’Etat qui représente les intérêts de la classe bourgeoise dominante) et ce par le biais des armes, donc en choisissant les FARC comme représentants de leurs intérêts, en tant que structure organisée capable de mener ce soulèvement de masse, par les armes, donc par la guerre. Dans ce cas de figure, le peuple est celui qui pose les conditions lorsque l’Etat négocie la sortie de la situation de guerre vers la paix : le dialogue qui s’instaure alors, s’effectue dans le cadre d’une situation où l’Etat, demandant l’armistice, est perçu comme le perdant de la guerre qui l’a opposé aux FARC. Une autre partie des FARC pense que la révolution totale n’est désormais plus possible ; que ce qui va se développer maintenant est une guerre continue. Dans un tel contexte, sortir du conflit veut dire négocier avec le gouvernement, et se trouver ainsi dans une position de « demandeur » et donc d’infériorité[17]. Dans un climat comme celui-là, la guerre est de toute façon la seule option qui reste, et les FARC sont précisément investis dans une logique essentiellement militaire : il faut frapper et cet ennemi est représenté d’une part par les forces armées du gouvernement, et d’autre part par les AUC. Évoluer dans une logique militaire n’est pas la même chose qu’évoluer dans une logique de négociations. Dans la première, déposer les armes signifie perdre l’unique moyen de survie, perdre la guerre. Les FARC, l’ELN, ainsi que les paramilitaires évoluent aujourd’hui dans cet état d’esprit, et les stratégies engagées dans cette logique ne peuvent qu’avoir trop de difficultés à coexister avec celles qui sont pensées dans le cadre d’un cessez-le-feu ou d’un processus de paix.

Une preuve de ceci peut être perçue dans le fait que les paramilitaires n’aient jamais été invités à la table des négociations. Et pour cause, comment inviter, et considérer comme acteur politique à part entière un groupe qui est accusé des plus graves violations aux Droits

de l’Homme commis en Colombie[18]. Les dirigeants et les membres des AUC sont conscients que c’est là l’image qu’ils véhiculent surtout au niveau international, et que déposer les armes signifieraient pour eux la mort ou la prison. Eux aussi s’enferment donc dans leur statut d’illégalité, et dans leur condition de belligérant. On peut même aller jusqu’à se demander si le fait de ne pas les avoir inclus dans les multiples processus de paix, n’a pas aidé à ce qu’ils persistent comme ils l’ont fait dans une logique de guerre ouverte à toute personne ayant de près ou de loin un rapport de sympathie avec les FARC. Un acteur armé qui ne se sent pas pris en compte, a d’autant plus de raisons d’utiliser ses armes pour se faire écouter. « Ne pas accorder de reconnaissance à un groupe armé est très dangereux, alors que maintenir le dialogue est important, tout en ayant au préalable été extrêmement clair quand à sa propre position, pour ne pas risquer de manipulation[19] ». Loin de pouvoir être considérés comme un interlocuteur politique, les AUC restent une organisation paramilitaire et illégale, et leur image, surtout aux yeux de la communauté internationale, celle d’un groupe de personnes commettant les pires atrocités. En termes de Droits de l’Homme, les AUC, l’ELN et les FARC sont les principaux responsables des violations les plus graves en la matière. Une véritable catastrophe humanitaire se répand et affecte chaque fois plus de secteurs sociaux et d’aires géographiques : entre le 1er janvier et le 31 mars 2002, au moins 90.179 personnes ont été déplacées en Colombie. Massacres, assassinats sélectifs, déplacements massifs caractérisent ces migrations forcées. Pour la même période, 23 massacres ont été enregistrés, entraînant l’assassinat de 128 personnes : 6 cas ont été attribués aux AUC, 5 cas aux FARC, 1 cas à l’ELN, et 11 cas à des auteurs inconnus. 42 assassinats ciblés ont donné la mort à des membres des autorités locales, ecclésiastiques, à des leaders communautaires et à des responsables d’organisations sociales[20]. En ce qui concerne le thème des Droits de l’Homme lié à celui des paramilitaires, sa nature est d’autant plus polémique qu’elle met en jeu le lien présumé que les AUC ont eu dans le passé et ont encore aujourd’hui, avec l’armée colombienne[21].

Siège d’un village ou évacuation forcée, ces opérations entraînent des migrations à l’intérieur même des départements, ainsi qu’à l’extérieur des frontières colombiennes (les déplacés de Norte de Santander se dirigent surtout vers le Vénézuela). Les armes utilisées sont aussi bien artisanales (bonbonnes de gaz, comme à Bojayá) que de haute technologie : ainsi le 10 mai 2002 l’armée colombienne s’est emparée d’un campement des FARC, et y a saisi 22.000 cartouches, 11 mitrailleuses M-60 et des mortiers de 60 mm de fabrication portugaise[22].

Ce genre d’opérations, et d’une manière générale, les objectifs militaires et géographiques que se fixent  les groupes armés illégaux, constituent une véritable stratégie de guerre, établie pour répondre à des intérêts précis. Chacun cherche en effet à établir un contrôle le plus étendu possible sur le territoire colombien, en le ciblant sur des régions présentant un intérêt économique particulier.

 

b – Les intérêts stratégiques

Le pétrole est une richesse énergétique de la Colombie qui présente un caractère stratégique pour les groupes armés. Ainsi toute zone productrice de pétrole suscite leur intérêt, comme le Putumayo par exemple (région qui coïncide avec celle que nous avons évoquée à propos du push into southern Colombia). Texaco Petroleum y entre en activité dans les années 1960. L’irruption de cette entreprise pétrolière provoque un dérèglement de l’économie locale (hausse des salaires des ouvriers, accompagnée d’une hausse des prix et d’une baisse du pouvoir d’achat de la population) et très vite, attirées par la dimension stratégique du site, les guérillas s’installent dans la région profitant du vide institutionnel ou de la faiblesse de l’Etat[23]. Dans le département d’Arauca, la compagnie Occidental Petroleum (Oxy) possède le site d’extraction de pétrole Caño Limon qui, en 1998, produit un tiers de l’exportation nationale (175.000 barils par jour). Les guérillas ont attaqué ce site des centaines de fois depuis sa création dans les années 80, entraînant un coût pour l’Etat et pour les compagnies pétrolières d’environ 1.5 milliards de dollars. La principale responsable de ces attaques est l’ELN[24], qui émet des communiqués publics pour justifier ses actions, en argumentant notamment que l’Etat ne réinvestit pas les bénéfices de l’exploitation pétrolière dans le pays. Oxy signe en 1992 un contrat avec Ecopetrol (la compagnie nationale de pétrole) l'autorisant à exploiter pendant vingt-huit ans la totalité d’un autre site, le « Bloc Samoré ». Il s’agit d’une aire de 208 934 hectares, située sur les départements de Santander, Norte de Santander et Boyaca (frontière avec le Vénézuela). Ce vaste territoire comprend le parc naturel de la Sierra Nevada del Cocuy et celui de Tama, qui font partie des 25% du territoire de Samoré reconnus comme appartenant au peuple indigène Uw’a. Celui-ci s’oppose radicalement à tout type d’exploration et d’exploitation pétrolière sur leurs terres. Après plusieurs années de lutte, de pression sur le gouvernement, de recours en justice, et avec le soutien de la communauté internationale, le peuple Uw’a obtient du gouvernement la création d’une « Réserve Unie U'wa » en août 1999. Mais un mois plus tard, le même ministère donne à Oxy, le 21 septembre 1999, une licence d'exploitation. En oubliant ainsi, l'article 330 de la Constitution Colombienne qui signale que: « l'exploitation des ressources naturelles dans les territoires indigènes se réalisera sans détériorer l'intégrité culturelle, sociale et économique des communautés indigènes ». Pour les dirigeants d'Oxy, le « Bloc Samoré » représente le site le plus propice à prendre la relève de Caño Limon, menacé par les attaques des guérillas, et par les affrontements provoqués par les actions de paramilitaires qui essaient de reprendre à la guérilla ce territoire stratégique. Une fois la licence d’exploitation obtenue, Oxy instaure son nouveau projet : le creusement du puits « Gibraltar » (distant de 500 mètres avec la réserve Uw’a)[25]. L’ELN continue ses opérations en s’en prenant tant aux oléoducs qu’aux personnes impliquées dans les activités liées à l’extraction de ce pétrole. La présence des FARC est plus récente : elle se manifeste en mars 1999, lorsqu’elles enlèvent et exécutent trois militants d’ONG nord-américaines. Toute cette problématique mettant en cause l’intérêt du gouvernement colombien et des multinationales étasuniennes, la guérilla utilise l’image d’une lutte en défense de la cause des Uw’a pour justifier ses attaques et ses convoitises sur  le « Bloc Samoré »[26].  

La présence du pétrole représentant une source de revenus, les guérillas et les paramilitaires sont présents dans les régions qui en produisent.

Il en est de même en ce qui concerne les aires productrices de cultures illicites. Comme nous l’avons évoqué en première partie, les guérillas ainsi que les AUC tirent des bénéfices du commerce de la drogue en protégeant les cultures, et en prélevant un impôt sur les transactions qui se trouvent en début de chaîne de ce commerce. Comparons les cartes suivantes, qui illustrent les aires enregistrant les plus grandes cultures de pavot et de coca, et les aires de plus grande présence de groupes armés[27]:

Les zones de production de pavot qui sont situées dans les départements du Cesar, en Antioquia, ainsi que dans le sud du Choco, le Valle del Cauca, le Cauca et le Huila, sont situés sur des territoires où sont présents les trois principaux acteurs armés (FARC, ELN et paramilitaires). L’ELN est principalement présente dans deux zones : au nord sur une étendue de territoire qui couvre les départements de Cordoba, Sucre, Bolivar et Norte de Santander, et

au sud-ouest dans les départements abritant les cultures de pavot. La particularité en ce qui concerne les FARC, est que leur zones d’influence s’étendent largement autour des aires productrices de coca qu’elles comprennent : elles contrôlent ainsi plus de la moitié du territoire colombien. Elles dominent toute la partie nord du pays (excepté le nord de la côte caraïbes) jusqu’à l’est (Arauca et Vichada), et la quasi totalité du centre de la partie sud du pays : la région la plus productrice de coca, qui couvre les départements de Meta, Guaviare, Caqueta et Putumayo. Le Putumayo est au début des années 80 une partie du pays très délaissée par l’Etat. Beaucoup de régions du pays manquent de possibilités de crédits, de routes, d’intégration aux marchés nationaux, de coûts de production agricole trop élevés, et le Putumayo n’y échappe pas. Ces données, ajoutées à l’arrivée de la culture de la coca à la fin des années 70, selon le phénomène décrit en première partie de notre recherche, expliquent la présence des FARC.

 

3 – Le rôle du gouvernement colombien dans la radicalisation du conflit

L’absence de l’Etat de nombreuses régions du pays (tels que le Putumayo ou l’Arauca) ont beaucoup contribué aux différentes problématiques que nous avons étudiées. Vient s’ajouter à cela, un manque d’efficacité de l’Etat dans sa capacité à garantir une meilleure justice sociale. Ceci s’explique par le fait que la classe dirigeante n’a pas voulu appliquer les réformes sociales nécessaires lorsque celles-ci menaçaient, ne serait-ce que partiellement, leurs intérêts. « Elle a de ce fait une grande responsabilité en matière d’inégalités, d’exclusion et d’injustice sociale, phénomènes qui favorisent tous la violence et la situation de guerre ».[28] 

Dans cette guerre, l’opposant historique des guérillas est représenté par l’Etat et l’instrument dont il se sert pour se défendre : l’armée. Celle-ci a subi plusieurs défaites de le part des guérillas. Le 30 août 1996, elles attaquent la base de Las Delicias (Caquetá), capturent 60 soldats et en tuent 27 autres. En mars 1998, un  bataillon professionnel de contre - insurrection est quasi-anéanti, a Billar, toujours dans le Caquetá[29]. A tel point que, le 12 août 1999, M. Pastrana promulgue un nouveau code militaire permettant de destituer les officiers de haut rang par trop inefficaces dans la lutte contre les guérillas et les paramilitaires. Les secteurs les plus radicaux de l’armée profitent alors de l’occasion pour engager une épreuve de force avec le gouvernement, et faire en même temps pression sur M. Pastrana pour qu’il change sa politique de négociation par une attitude plus dure envers les guérillas. Le 26 mai 1999, appuyé par 18 généraux et 200 officiers, le ministre de la Défense Rodrigo Lloreda démissionne, il reproche au président d'être trop conciliant à l'égard des FARC, et critique en particulier une déclaration de Victor G. Ricardo dans laquelle le Haut Commissaire pour la Paix affirme que la zone du Caguan pourra être reconduite indéfiniment[30]. Les généraux Fernando Tapias, commandant en chef des forces militaires, et Jorge Enrique Mora, commandant de l'armée, présentent à leur tour leur démission, le 19 novembre suivant, mais elles seront refusées[31]. Ces évènements, loin de renforcer l’autorité de l’Etat, viennent s’ajouter au défi et à la remise en question de sa souveraineté nationale que représente déjà l’opposition armée de la guérilla. Les liens qui lui sont attribués avec les paramilitaires, en font de même, tout en mettant en doute la capacité de l’Etat à renforcer ses institutions et son autorité : les mesures adéquates pour rompre ces liens ne sont pas prises, alors que les AUC continuent à violer constamment les normes du Droit Humanitaire.

En revanche, pour répondre au climat de violence et d’insécurité provoqué par l’affrontement entre les guérillas et les paramilitaires dans les zones de production pétrolière, le gouvernement répond par les mesures suivantes : il militarise la production du pétrole et les oléoducs, ce qui a pour conséquence la persécution de toute personne présumée sympathisante des guérillas ; il établit un impôt de guerre de un dollar par baril, prélevé aux industries pétrolières étrangères ; enfin, ses mesures entraînent le recours de la part des multinationales et des compagnies pétrolières, à des entreprises militaires privées pour protéger leurs investissements. Pour ce budget de protection militarisée, Occidental dépense en 1997, plus de 20 millions de dollars : 17 millions vont à l’impôt de guerre prélevé par l’Etat, et 3 millions vont au financement de deux nouveaux bataillons spécialement créés à l’intérieur de l’armée colombienne pour protéger l’oléoduc qui va de Caño-Limon jusqu’à la ville portuaire de Coveñas. Ces facteurs provoquent une recrudescence des violations des Droits de l’Homme dans les départements d’Arauca et Norte de Santander, où les paramilitaires agissent de façon conjointe avec l’armée colombienne, dans le cadre de la protection des installations pétrolières[32]. La violence est ainsi alimentée indirectement par les actions de l’Etat, qui laisse trop facilement agir les paramilitaires, et provoque une plus grande militarisation du conflit par la politique de durcissement de sa position vis-à-vis de la guérilla. Malgré les différends que nous avons évoqués plus haut entre le président et le commandement militaire colombien,  l’application du Plan Colombie par le gouvernement Pastrana, a donné satisfaction aux instances militaires qui faisaient pression pour obtenir du gouvernement une position plus dure envers les guérillas.

 

4 – L’interventionnisme militaire des Etats-Unis

 Getting in deeper -The United States’growing involvement in Colombia’s conflict CIP, www.ciponline.org

 

Cette pression pour une militarisation accrue de la politique gouvernementale contre -  insurrectionnelle, venait également de Washington, où le département de la Défense, ou encore le Southern Command (Commandement sud de l'armée des Etats-Unis), redoutaient de plus en plus le danger de voir surgir un narco-Etat colombien. Mais en décidant d’apporter un soutien massif à l’armée colombienne, à travers le Plan Colombie, les Etats-Unis ne font que continuer d’une manière simplement plus ouverte, l’assise militaire dont il bénéficie déjà en Colombie. Si les nouveaux équipements (hélicoptères, armes), la création des counternarcotics battalions, ou encore la création de la brigade marine basée à Puerto Leguizamo, sont des mesures prises récemment dans le cadre du Plan Colombie, la carte ci-dessus illustre combien la présence militaire des Etats-Unis dans le pays est déjà importante en 1998. Quotidiennement, le personnel militaire nord-américain présent sur le sol colombien, oscille entre 350 et 400 personnes, beaucoup d’entre elles étant des membres des unités de Forces Spéciales comme les Green Berets ou bien les Navy SEALs[33]. Selon les termes du Département d’Etat, ces personnes sont des instructeurs et des conseillers militaires, et « ils ne participent pas aux opérations engagées contre les groupes armés ou les trafiquants de drogue »90. La carte précédente permet d’observer que leur présence au sol est toutefois notoire, et se caractérise par des missions d’entraînement du personnel colombien sur tout le territoire colombien, du département de Nariño à celui du Caqueta, et du Vichada à la ville côtière de Cartagena au nord, et par des missions de protection d’installations radar destinées à détecter et à surveiller toute activité liée au trafic de drogue, ces sites étant sous la stricte juridiction des Etats-Unis[34]. Certes, les brigades entraînées par le personnel militaire étasunien restent incorporées à l’armée colombienne, et l’Etat colombien coopère pleinement avec cette politique, mais cette présence étrangère sur le territoire colombien semble sur certaines questions prendre la forme d’une intervention destinée surtout et uniquement, à combattre les guérillas, et non les cultures illicites, pour lesquelles une des stratégies spécifiquement adoptées pour la cause, est l’éradication par fumigations. Reste l’argument que les guérillas sont liées directement au trafic de drogue, et qu’elles attaquent les avions qui effectuent les fumigations, mais subsiste le doute quant au véritable objectif de la politique d’intervention des Etats-Unis, à savoir la lute anti-drogue ou bien une politique de contre-insurrection. Cette ambiguïté s’efface le 21 mars 2002, lorsque l’administration Bush soumet au congrès de son pays une demande d’aide financière supplémentaire pour la Colombie. Cette aide devait être dépensée pour l’année en cours aussitôt après approbation du congrès, mais elle présentait la particularité de permettre l’utilisation des fonds administrés par le département d’Etat à la police et à l’armée dans le cadre de programmes de lutte anti-drogue, pour le support d’une campagne unifiée « contre le trafic de drogue, les activités terroristes, et tout autre menace pour la sécurité nationale »[35]. Ce paquet d’aide constitue la première assistance militaire de grande envergure, destinée à la Colombie dans un objectif qui ne soit pas celui de la lutte anti-drogue. Ceci manifeste donc la volonté de franchir la « ligne invisible » qui sépare la lutte anti-drogue de la lutte contre-insurrectionnelle, en fournissant une aide destinée à combattre les groupes armés colombiens, que leurs activités soient liées ou pas au trafic de drogue. Il semble ainsi que la politique de lutte anti-drogue nord-américaine ait soit subi volontairement un changement d’objectif et de nature pour devenir une intervention militaire de contre insurrection, soit qu’elle ait en fait dissimulé ce véritable objectif, et que ses préoccupations  ne se limitent pas uniquement aux cultures illicites.

 

B – LES INTERETS STRATEGIQUES DES ETATS-UNIS EN COLOMBIE

1- Lutte anti-drogue ou contre-insurrection ?

Le push into southern Colombia, tel que nous l’avons décrit en deuxième partie, définit une mesure, inclue dans une politique anti-drogue, mais destinée à évacuer la guérilla des zones de production de coca, pour pouvoir effectuer les fumigations avec le plus de sécurité possible. A partir de 1995, des programmes de fumigations sont appliqués dans le Guaviare et le Caqueta, les deux principales zones de production de coca à l’époque, mais les cultures s’étant déplacées dans le Putumayo, ce département devient le centre de la culture de coca en Colombie, avec une superficie de 55.000 hectares de coca cultivée, selon les chiffres du gouvernement colombien : la mission d’éradication des cultures illicites, qui subissait déjà des difficultés d’ordre sécuritaire et militaire dans le Caqueta et le Guaviare, allait en subir encore plus dans le Putumayo, où l’Etat et les forces armées ne s’aventurent plus depuis longtemps du fait du contrôle presque total des zones rurales de ce département par les FARC, bien que certaines villes, aient été reprises par les paramilitaires, comme Puerto Asis[36].

Les Etats-Unis prennent donc conscience que la lutte anti-drogue impliquera désormais de plus en plus la possibilité d’affrontements directs avec la guérilla. Mais cette prise de conscience n’est pas clairement et publiquement manifestée, et elle se traduit par la prise de mesures discrètes et subtiles, insérées dans des programmes qui eux sont publiquement annoncés. Le Plan Colombie fait partie de ces programmes, et si l’on observe à nouveau la carte qui illustre l’implantation militaire des Etats-Unis en Colombie (voir partie précédente), on remarque que c’est précisément là où la présence militaire est la plus forte, autour de Tres  Esquinas, que l’armée colombienne a subi ses plus importantes défaites (Patasco , Billar, Las Delicias). L’appareil de guerre est donc renforcé, et l’aide est modifiée pour prendre un caractère plus militaire, mais une réforme est également opérée à l’intérieur même de l’armée colombienne - nous l’avons déjà évoquée plus haut - et c’est dans ce cadre que le personnel du renseignement étasunien se voit par exemple à partir de mars 1999, autorisé à partager avec l’armée et la police colombienne, des informations concernant l’activité de la guérilla dans le sud de la Colombie, même si celles-ci ne sont pas liées à des opérations anti-drogue. Jusqu’alors, cette pratique était évitée par peur de la part des officiers nord-américains, qu’au moment où ces informations étaient échangées, une tierce partie puisse les intercepter, par exemple, des paramilitaires, qui en utilisant l’information pourraient attaquer des populations civiles[37]. Car les paramilitaires restent dans l’esprit de beaucoup de nord-américains, les principaux responsables des massacres, enlèvements et déplacements forcés de population civile, et les chiffres qui illustrent ces faits, les liens avec l’armée colombienne et l’impunité des membres ayant été impliqués dans une telle coopération, sont des arguments qui sont avancés preuve à l’appui par nombreuses ONGs internationales, mais aussi par certaines instances officielles étasuniennes. Ainsi le département d’Etat rappelle dans son rapport sur les Droits de l’Homme du 4 mars 2002, que pendant l’année 2001, « des membres de force de l’ordre ont parfois collaboré illégalement avec les forces paramilitaires »[38]. Le gouvernement étasunien a d’ailleurs été incapable de certifier que les bénéficiaires de son aide remplissaient les conditions nécessaires en termes de Droits de l’Homme, exigées par le Congrès pour l’approbation du paquet d’aide supplémentaire 2000-2001 (le président Clinton fit alors abstraction de ces conditions, argumentant, comme la loi le permettait, que l’intérêt de la sécurité nationale était en jeu)[39]. L’aide américaine, malgré les réticences de l’appareil législatif, est donc fournie, l’argent, dépensé, et les résultats de la première phase de fumigations dans le Putumayo laissent tirer de premières conlusions. Tout d’abord, les opérations se sont déroulées sans majeure incident : durant les premières sept semaines de fumigation, huit avions et hélicoptères d’escorte ont été touchés par balles provenant d’armes légères, sans provoquer de bléssés ou de dommages matériels importants, alors que lors des fumigations effectuées dans le Caqueta et le Guaviare pendant l’année 2000, les avions ont été touchés 56 fois. Il semble difficile de penser qu’une telle sécurité a pu être assurée par les deux bataillons de lutte anti-drogue qui auraient été capables à eux seuls d’évacuer une guérilla présente depuis plus de vingt ans dans la région, habituée à affronter l’ennemi en conditions de combat irrégulier, bien armée et connaissant bien son territoire. Les habitants de la ville de Puerto Asis et de sa périphérie rurale, affirment que les paramilitaires ont joué un rôle primordial dans le fait que les opérations de fumigations aient rencontré si peu de résistance de la part de la guérilla, et que celle-ci avait été évacuée des nombreux endroits qu’elle avait auparavant toujours dominés. Le Département d’Etat explique lui, que la zone où s’est déroulée cette première phase de fumigations, était en grande partie sous contrôle des paramilitaires. Il semble que cela soit vrai aujourd’hui, mais que les paramilitaires sont en fait arrivés peu avant le mois décembre 2000, date du début des fumigations dans le Putumayo. S’il n’y a aucune preuve de stratégie quelconque mise au point spécifiquement pour utiliser les paramilitaires dasn le but de faciliter les opérations de fumigations, il est en tout cas certain qu’ils se sont chargés de créer les conditions de sécurité necessaires à la réalisation des fumigations, ce pour quoi le push into southern Colombia était justement destiné[40]. Leur action a donc contribué, volontairement ou pas, aux objectifs visés par la mission que s’étaient attribuée les Etats-Unis dans cette zone : la volonté de combattre la guérilla, pour son rôle d’insurgée, et non pour ses liens avec le trafic de drogue. Le paramilitarisme constitue ainsi plus que jamais un sujet délicat à aborder : non seulement le Plan Colombie n’adopte aucune mesure concrète pour lutter contre lui, alors que les AUC partagent au moins la même part de responsabilité que la guérilla, en ce qui concerne la violence armée que vit le pays, mais encore leur présence a pu s’avérer être bénéfique dans des opérations de contre-insurrection. L’aide américaine a donc pour bénéficiaire une armée qui a pour consigne et pour objectif, de sécuriser le plus possible le territoire colombien, mais qui pour cela emploie des méthodes illégales lorsque des paramilitaires sont impliqués dans les opérations de sécurité : ce rôle des paramilitaires dans la lutte contre la guérilla, peut expliquer pourquoi les Etats-Unis n’affichent pas une politique ouverte et publique de contre-insurrection. Ces données, ajoutées à la peur de se retrouver totalement impliqués dans une guerre civile en Amérique Latine, laissent comprendre pourquoi la politique étrangère des Etats-Unis envers la Colombie a pu être aussi ambiguë. Toutefois l’ambiguïté et le doute s’effacent presque entièrement lorsqu’on étudie une série de documents classifiés obtenus par le National Security Archive (NSA). Le NSA fait généralement valoir le Freedom Information Act auprès du gouvernement et des institutions nord-américaines, pour obtenir des documents officiels. 70 documents concernant la Colombie sont ainsi rendus publics le 3 mai 2002, et montrent que si le Congrès avait pendant 15 ans insisté sur la nécessité que l’assistance sécuritaire étasunienne envers la Colombie se limite à l’effort anti-drogue, notamment pour des questions relatives aux Droits de l’Homme, aujourd’hui l’administration Bush avait raison de cette tradition (comme l’a fait M. Clinton pour pouvoir lancer la contribution étasunienne au Plan Colombie) et que l’aide apportée à la Colombie avait déjà effacé la ligne qui séparait l’action anti-drogue de la contre-insurrection[41]

Ainsi le Plan Colombie, et la pression exercée par les milieux les plus radicalisés à l’intérieur des diverses parties impliquées, peuvent donc être clairement perçus comme l’entrée de fait des Etats-Unis dans cette guerre, ainsi que dans le jeu d’intérêts et la logique d’action propre au conflit armé qui oppose l’armée colombienne et la guérilla.

Considérer la politique extérieure des Etats-Unis comme une politique contre-insurrectionnelle, change nettement la vision qu’on peut avoir du conflit colombien.

 

2 – Les intérêts cachés

a – L’aspect géostratégique et régional du conflit colombien

La Colombie occupe une place géographique stratégiquement importante au sein du continent sud-américain. Elle possède en effet des frontières avec des pays qui présentent tous un intérêt pour les Etats-Unis, qui, s’ils se sont assurés un contrôle militaire important en Colombie, en ont fait de même dans le voisinage immédiat du pays, et le reste de la région Amérique Latine/Caraïbes.

                    

Just the Facts 2001-2002, CIP, www.ciponline.org

 

Rappelons que le Plan Colombie est le nom communément donné au paquet d’aide approuvé par le congrès américain et signé par le président Clinton, en juillet 2000, et qu’à l’occasion de cette aide anti-drogue, la somme de 1.3 milliard de dollars a été attribuée à la Colombie et à ses pays voisins, pour l’exercice 2001-2002. L’Initiative Régionale Andine, programme de plus grande envergure, répond à la même nature, et vise à prolonger cette aide pour les pays voisins de la Colombie, en augmentant l’assistance à la police et à l’armée de ces pays. Une baisse qualitative de cette aide pour la Colombie -  qui s’explique notamment par l’absence dans le nouveau paquet 2002, d’hélicoptères à coûts élevés qui avaient fait monter de 350 millions de dollars, le montant du paquet 2001-2002 - permettra ainsi d’augmenter l’aide militaire accordée aux cinq pays frontaliers de la Colombie plus la Bolivie, pour l’exercice

2002[42]. Les Forward Operating Locations (FOL), comme on peut en observer l’illustration ci-dessus (document n°2) sont des accords qui permettent aux avions nord-américains d’utiliser certaines bases aériennes. Ainsi, la base de Manta en Equateur, permet une  surveillance effective sur le Putumayo colombien ainsi que sur les activités liées au trafic de drogue au Pérou et en Bolivie.  Une importante aide anti-drogue sera également fournie à la garde nationale vénézuélienne ; à la police et à l’armée boliviennes, notamment dans la région du Chapare, région productrice de coca ;  à la police brésilienne, qui recevra une assistance pour la mise en place d’un programme de trois ans destiné à renforcer sa frontière avec la Colombie ;  aux forces armées de police, maritimes et aériennes du Panama, pour défendre également la frontière avec la Colombie. Tous ces pays ont pu d’une manière ou d’une autre, voir d’un bon œil une assistance militaire de la part des Etats-Unis, par peur de voir le conflit colombien pénétrer leur territoire.

Une vision globale du positionnement étasunien dans la région (document n°2 ci-dessus) montre combien une telle concentration militaire étasunienne, fait bénéficier les Etats-Unis d’une assise militaire plus que confortable, dans une zone qui s’étend entre le nord du continent sud-américain (la Bolivie et les six pays frontaliers du pays se trouvant au  centre stratégique de cette zone, la Colombie) et les caraïbes. Cette militarisation au nom de la lutte anti-drogue, peut traduire pour Washington plusieurs préoccupations.

D’abord au Vénézuéla, les relations avec le président Hugo Chávez ont été controversées. Celui-ci s’est d’abord révélé être contre tout impérialisme étasunien, et a ainsi  lors de son arrivée, annoncé être sympathique au mouvement des FARC, dans leurs discours contre l’intervention des Etats-Unis en Colombie.  Ainsi le gouvernement vénézuélien interdit par exemple l’utilisation de son espace aérien pour les opérations de surveillance anti-drogue étasuniennes, et rompt, en août 2001, un accord de 50 ans qui permettait aux forces armées nord-américaines d’utiliser la base militaire de Fuerte Tiuna à Caracas. A cette occasion, le ministre vénézuélien de la défense José Vicente Rangel, qualifia cet accord de « pièce de musée de la guerre froide ». Par la suite, les débordements du conflit colombien à la frontière vénézuélienne, ont pu convaincre Hugo Chavez qu’il était nécessaire de se protéger des effets de ce conflit (notamment des déplacement de populations qui se réfugient au Vénézuéla) dans lequel les FARC présentaient de plus en plus une responsabilité importante. De plus, le pays

souffre d’une crise économique qui dure depuis plusieurs années, et tant l’instabilité économique, que l’attrait que peuvent représenter les cultures illicites dans les régions frontalières entre les deux pays, sont des raisons suffisantes faire de l’assistance anti-drogue

étasunienne, une aide précieuse. Les Etats-Unis ont ainsi réussi à rétablir des liens favorables

avec un gouvernement qui au départ leur était plutôt hostile.

Au Panama,  le canal é été rendu le 31 décembre 1999 ; or deux tiers des navires proviennent

ou se dirigent vers des ports étasuniens. La sécurité du canal est donc toujours de l’intérêt des Etats-Unis, et le Panama possède une armée trop faible et incapable de contrer toute tentative d’incursion paramilitaire ou de la guérilla. L’aide anti-drogue est donc plus que justifiée.

L’Equateur et le Pérou, présentent également des facteurs qui traduisent une instabilité économique et politique importantes.

Quant au Brésil, il représente aux yeux des Etats-Unis la puissance la plus importante dans cette région du continent sud-américain. Dans cette optique, toute approche du conflit colombien, exprimée par le Brésil, aura tendance à être suivie par ses voisins, ce qui constitue un bon argument pour que les Etats-Unis soient en bons termes avec ce pays, et pour qu’ils puissent aussi y développer une influence militaire[43] : le budget 2002 demandait une aide pour l’armée et la police au Brésil s’élevant à 16.31 millions de dollars, alors qu’en 2000-2001, cette aide s’élevait à seulement à une moyenne de 3.68 millions (document n°1 ci-dessus).

L’Initiative Régionale Andine et le Plan Colombie, analysées d’un point de vue géographique et militaire, laissent imaginer plusieurs hypothèses, en ce qui concerne les intérêts réels des Etats-Unis à vouloir installer une telle emprise sur la région.

 

b - Une politique de «guerre globale»

On peut reconnaître dans l’Initiative Régionale Andine, et dans le Plan Colombie, une certaine tradition nord-américaine à opérer selon une politique étrangère bien précise. Celle-ci répond à une stratégie de guerre globale.

Si la drogue a pu être vue par certains analystes comme un prétexte pour intervenir en Colombie[44], et si l’argument d’un débordement frontalier et d’un souci de maintien de l’équilibre politique régional, a pu aussi justifier l’interventionnisme des Etats-Unis, les attentats du 11 septembre 2001, portant atteinte à l’intégralité du territoire nord-américain et à sa sécurité nationale, ont terminé de donner raison à la volonté de soutenir tout effort de guerre en Colombie. Le Département d’Etat ayant désigné les FARC, l’ELN et les AUC sur la liste des terroristes internationaux, il devient plus que nécessaire de les combattre et donc d’intervenir en Colombie en appuyant toute initiative de guerre contre ceux qui menacent l’ordre et l’autorité d’un Etat démocratiquement élu. Plus qu’établir une liste de terroristes internationaux, le Département d’Etat a radicalisé encore plus l’approche qu’il avait du conflit colombien, comme c’est le cas d’ailleurs des autres conflits dans le monde où les Etats-Unis sont d’une  manière ou d’une autre impliqués.

La guerre contre le terrorisme étant devenue mondiale, ils appuient partout où cela est nécessaire, la partie d’un conflit subissant la menace de ceux qui répondent aux critères définissant la notion de terrorisme. Dans le conflit colombien, les FARC et l’ELN, étant des guérillas, elles constituent les groupes identifiés clairement comme des terroristes, dans la mesure où leurs actions et leur discours sont expressément dirigés contre l’autorité de l’Etat. En ce qui concerne les paramilitaires, et même s’ils sont tenus pour responsables de nombreux massacres et d’attaques aux populations civiles, ils gardent tout de même un rôle qui - malgré ses méthodes illégales – contribue finalement à lutter concrètement contre la guérilla, souvent dans des zones reculées où l’Etat et l’armée régulière n’osent plus s’aventurer. A partir du moment où ils combattent les guérillas, leur cause va d’une certaine manière dans le même sens et le même objectif que la lutte contre insurrectionnelle menée par les Etats-Unis. Encore une fois, fournir une aide militaire à l’armée colombienne, sachant que des liens entre elle et les paramilitaires ont été établis, et que de tels liens sont de plus rappelés par le législatif étasunien lorsque les paquets d’aide militaire sont proposés, traduit une ambiguïté qui ne peut s’expliquer que par des motivations à intervenir dans un pays étranger, qui ne correspondent pas à ce qui est exprimé publiquement. Même si les AUC sont inclues dans la liste de terroristes internationaux, elles se réclament elles-même d'une vocation antiterroriste, de par leur engagement à combattre les guérillas, tout en admettant qu'elles ont des pratiques terroristes et des activités liées au trafic de drogue. Mais, elles sont aussi conscientes de l’importance du rôle qu’elles ont dans le conflit colombien : dans une sorte de lettre ouverte aux Etats-Unis, publiée le 15 février 2002, M.Castaño écrit, « il faut bien savoir choisir ses alliés dans la lutte antiterroriste, et l'armée colombienne sans les paramilitaires ne peut pas remporter la victoire sur les FARC ; les Etats-Unis ont eu recours à des troupes irrégulières, l'alliance du Nord, pour venir à bout des Talibans. En Colombie, ce sont les AUC qui sont faites pour éradiquer les terroristes tandis que les forces armées régulières se chargent de remettre en place, par leur présence, la souveraineté de l'Etat »[45].

Même si une telle stratégie n’est évidemment pas affichée publiquement, elle s’est effectivement répétée à plusieurs reprises dans différentes parties du monde, d’où son caractère global. Ainsi Alain Joxe, directeur du CIRPES[46], compare même le conflit colombien, au conflit israélo-palestinien : si les deux processus de paix se sont rompus à quelques semaines d’intervalle, c’est qu’ils ont été gérés avec la même méthode. Les Etats-Unis ont choisi dans les deux cas, d’appuyer les parties les plus radicalement partisanes de la guerre, qui se sont avérées avoir des liens directs ou indirects avec une forme de paramilitarisme101.

En remontant plus loin dans le temps, on peut identifier une telle manière d’appliquer la politique extérieure étasunienne pendant les périodes de la guerre froide et de l’après guerre froide.  La guerre contre le communisme était aussi une guerre globale, menée sur tous les fronts où il se déclarait, et où il menaçait la politique et les intérêts des Etats-Unis (Vietnam, Corée, « baie des cochons » à Cuba). Or, le personnel qui compose l’exécutif nord-américain, dont les principales agences sont le Département d’Etat, le Département de la Défense, le Conseil de Sécurité Nationale, et le bureau du chef de la lutte anti-drogue (« Drug Czar »), compte parmi ses membres des personnalités réputées adeptes d’une telle politique étrangère des Etats-Unis. Par exemple, lorsque Georges W. Bush arrive au pouvoir, il nomme John Maisto, chef du National Security Council : M. Maisto était chargé d’affaires au Panama pendant l’incursion militaire des Etats-Unis en 1989 qui fit tomber le général Manuel Noriega[47]. De même, le Drug Czar en 1999, Barry Mc Caffrey, est qualifié par le NACLA de « soldat habitué à combattre les guérillas marxistes depuis le Vietnam »[48].

La stratégie de guerre globale des Etats-Unis s’est appliquée ainsi non seulement dans l’espace et le temps, mais encore avec une même caractéristique qui se retrouve aussi dans le cas colombien. Elle a pour habitude de mener militairement cette guerre « de l’intérieur », c’est à dire en intervenant indirectement dans le pays concerné par le biais de groupes armés issus d’un conflit lui-même. Au Salvador, en 1980, la stratégie contre-insurrectionnelle des Etats-Unis consiste à soutenir l’action des « escadrons de la mort » : ces groupes paramilitaires, alliés aux forces de l’ordre du gouvernement pour éviter que ne s’organise l’opposition, se livrent à des actes terroristes « planifiés par des militaires de haut rang »[49]. De même dans les années cinquante, le secrétaire d’Etat John Foster Dulles affirme que pour maintenir la puissance nord-américaine dans le Pacifique, il est nécessaire de « laisser que les Asiatiques se battent contre les Asiatiques »[50]. Minimiser les risques, et ne pas intervenir directement, surtout après l’épisode traumatique du Vietnam, rappelle dans le cas colombien, que pour assurer la maintenance et l'appui nécessaire aux vols d'éradication de la coca, les Etats-Unis ont recours à la firme privée de défense DynCorp, et à ses employés sous contrat privé (ironiquement d'anciens pilotes du Vietnam). Cette pratique porte le nom d'« Outsourcing », et correspond à une véritable politique de privatisation de la guerre[51].

Celle-ci s’illustre aussi par l’attitude adoptée par les entreprises pétrolières pour protéger leurs installations, les firmes telles que Occidental Petroleum, ou British Petroleum (BP), prévoient dans leurs budgets des fonds pour assurer leur sécurité : en 1996, BP signe un accord sur trois ans d’un montant de 60 millions de dollars, avec le Ministère de la Défense colombien,

destiné à créer un bataillon de 150 officiers et 500 soldats pour protéger un oléoduc[52]. De même, le gouvernement nord-américain propose pour 2002 un supplément d’aide, par le biais des fonds du FMF (Foreign Military Financing), d’un montant de 6 millions de dollars pour commencer l’entraînement d’unités militaires chargées de protéger l’oléoduc Caño Limón-Coveñas, des attaques des FARC et l’ELN. L’administration nord-américaine prévoit même pour 2003, 98 millions de dollars de plus, en utilisant encore les fonds du FMF en assistance militaire, incluant hélicoptères, entraînement et équipement pour la 18ème brigade de l’armée colombienne, basée dans le département d’Arauca[53].

Cette « guerre privatisée » mettant ici en jeu le rôle du pétrole, il ne semble pas impossible que la stratégie étasunienne inclue également comme partie intégrante de ses objectifs, des intérêts purement économiques, liés toujours à l’action subversive qui s’effectue sur les mêmes zones abritant d’importantes ressources économiques.

Le CIRPES reconnaît dans la stratégie transfrontalière des Etats-Unis et dans l’application du Plan Colombie,  une volonté d’exercer une emprise stratégique sur l’Amazonie, perçue comme une sorte de « Méditerranée terrestre » qui pourrait devenir l’espace naturel d’articulation de ses ambitions économiques sur toute la région, y compris le cône sud[54].

Le pétrole ou encore la richesse écologique amazonienne, peuvent ainsi constituer des intérêts économiques qui viennent s’ajouter de façon complémentaire à une volonté de maintenir un contrôle militaire et une hégémonie géostratégique sur la région.

 

c – Les intérêts économiques

Les multinationales implantées en Colombie sont principalement liées aux marchés énergétiques : gaz, électricité, eau, pétrole. La « privatisation de la guerre », mettant en jeu le rôle des paramilitaires, et leur présence dans une région coïncidant avec la présence de production énergétique, une militarisation accrue est plus que bénéfique pour les intérêts économiques de ces entreprises étrangères. Les régions sous emprise paramilitaire correspondent  entre autres aux régions du Choco, d'Antioquia, et d'Urabá, à la frontière du Panamá. Zone bananière, l'Urabá est également une zone d'exploitation pétrolière où agissent compagnies américaines et britanniques. Elle recèle d'importantes réserves de gaz et suit le tracé d’un projet de canal interocéanique qui pourrait doubler celui de Panamá. Dans l'est de l'Antioquia, ce sont de grands projets hydroélectriques et touristiques qui sont à la base des déplacements forcés de paysans. Le Putumayo, où les paramilitaires ne sont, comme nous l’avons vu, que récemment présents, est une région traversée par d'importants fleuves qui seraient inclus dans un mégaprojet d'interconnection fluviale de l'Amérique du Sud. La frontière avec l’Equateur représente, elle, la porte d'entrée de l'Amazonie et de sa biodiversité. Enfin le pétrole, peut constituer un des intérêts stratégiques les plus importants en Colombie. Les Etats-Unis importent aujourd’hui plus de pétrole de Colombie, du Vénézuéla et d’Equateur, que de tous les pays du golfe persique réunis. Inquiétés par une consommation de pétrole nationale prévue à la hausse (25%) pour les vingt prochaines années, et soucieux de ne pas dépendre uniquement de leurs importations provenant du Moyen Orient, les Etats-Unis portent un grand intérêt au pétrole colombien. Les réserves colombiennes connues jusqu’à ce jour, représentent un total de 2.6 milliards de barils (quantité presque aussi important que chez les principaux pays producteurs de pétrole). Mais seulement 20 % du potentiel des réserves terrestres a été exploré à cause de la violence et du conflit armé. Le principal investisseur étranger en Colombie, le consortium anglo-étasunien BP Amoco, contrôle la plus grande réserve de pétrole colombienne, la station Cusiana-Cupiagua (département de Casanare), d’où sont tirés quelque 1.5 milliard de barils. Oxy contrôle la station de Caño Limón, et y produit un peu plus de 1 milliard de barils[55]. D’autres compagnies pétrolières ont investi en Colombie, comme Shell, Elf Aquitaine, ou Exxon. Plusieurs de ces entreprises, soucieuses de protéger leurs investissements, soutiennent la volonté des Etats-Unis d’assister militairement la Colombie. L’aspect régional du conflit inquiète également les intérêts économiques étasuniens liés au pétrole : les FARC et ELN, fortement présents dans le département d’Arauca, menacent l’entreprise Petroleos de Venezuela (PDVSA), appartenant au gouvernement vénézuélien. 3ème fournisseur de pétrole des Etats-Unis et unique membre de l’OPEC de l’hémisphère occidental, le Vénézuéla possède en réserve 77 milliards de barils. La réticence du président Chávez à privatiser PDVSA, et le fait qu’il ait convaincu les membres de l’OPEC de réduire la production, fragilisent aussi la fiabilité du lien qui assure aux Etats-Unis un approvisionnement en pétrole  vénézuélien, sans compter que M. Chávez a été le premier mandataire démocratiquement élu, depuis le guerre du Golfe, à avoir rendu visite à Saddam Hussein. Les effets du conflit colombien affectent aussi l’autre fournisseur de pétrole de la région : l’Equateur. En face du Putumayo, la ville de Lago Agrio produit du pétrole équatorien, et se trouve affectée par l’influence des FARC[56]. Le pétrole colombien présente donc un intérêt très important dans une région qui constitue pour les Etats-Unis, le 2ème fournisseur de pétrole du monde. 

Enfin, les principales dispositions du Plan Colombie, son aspect trop militaire et ses conséquences tant sur le conflit en lui-même, que sur les populations colombiennes et voisines, ont suscité bien avant l’entrée en vigueur du Plan, de fortes oppositions de la société civile colombienne et internationale.

 

C. LES OPPOSANTS AU PLAN COLOMBIE

1 – Les « mauvaises » stratégies du Plan

a – La drogue au centre des problèmes  

Un des principaux axes sur lequel se base le Plan Colombie pour remédier aux problèmes de la situation colombienne, est, nous l’avons vu, la lutte contre le trafic de drogue.

L’intervention des Etats-Unis dans ce domaine, est d’abord critiquée par le simple fait de ne s’attaquer à ce problème qu’à l’étranger, au lieu de commencer par le faire au niveau national. En 1995, une étude de la Rand Corporation établit que 23 dollars dépensés en éradication et en lutte anti-drogue à l’étranger, sont aussi effectifs qu’un seul dollar dépensé pour des programmes de réhabilitation de consommateurs de drogue aux Etats-Unis ; sous le gouvernement Clinton, les financements de traitements de réhabilitation ont augmenté de 41%, alors que les financements de programmes d’éradication à l’étranger ont augmenté de 175%. La situation est telle qu’un consommateur désirant intégrer un de ces programmes doit se mettre sur liste d’attente[57]. Ensuite, il est reproché au Plan d’appliquer la même méthode pour lutter contre toutes les violences présentes dans le pays (violence « commune », violence économique et sociale, violence dérivée du conflit armé, de la lutte contre - insurrectionnelle, ou de la lutte anti-drogue), à savoir la lutte anti-drogue. Or, la drogue ne constitue finalement pas à elle seule l’origine première du conflit colombien, mais plutôt un facteur du conflit  parmi d’autres. En traitant le thème des FARC et celui de la drogue de façon conjointe, le Plan Colombie permet aux Etats-Unis d’intervenir facilement en Colombie[58]. Les stratégies centrées sur la lutte anti-drogue laissent, enfin, transparaître un manque d’effectivité des composants socio-économiques du Plan : ni les réformes judiciaires, ni celles relatives aux Droits de l’Homme, n’ont été appliquées. Les paysans ayant signé des « pactes sociaux » et accepté d’abandonner progressivement les cultures illicites pour d’autres légales, n’ont pas bénéficié des aides sociales et des programmes de développement alternatif comme le prévoyait le Plan. La politique de fumigations n’aide finalement qu’à ce que les cultures se déplacent d’une zone à une autre, en laissant derrière elles, des paysans appauvris, et un environnement endommagé[59].

Avant même de nuire à l’environnement, l’éradication forcée de cultures illicites part d’un mauvais principe : en s’attaquant à l’offre et à la production, la demande et la consommation de drogue sont supposées baisser. Les résultats montrent pourtant que la production au lieu de baisser, évolue, s’adapte et se déplace, et que donc la  demande ne régresse pas. L’utilisation depuis maintenant 25 ans du m