ASPECTS ECONOMIQUES ET SOCIO-POLITIQUES

DU TRAFIC DE STUPEFIANTS

(Août 2000).


Guillaume Fournier

Senlis Council
 

SOMMAIRE

Introduction

1. Enjeux économiques

1.1. Marché mondial des stupéfiants, évolutions et tendances

1.1.1. Croissance et concurrence

1.1.2. Cycles de vie

1.1.3. Le marché de consommation dans les pays du Sud

1.1.4. Comportement des consommateurs

1.1.5. Concentration des acteurs

1.2. Contexte économique des zones de trafic

1.2.1. Localisation des marges

1.2.2. Réciprocité des termes de l’échange avec les pays du Nord

1.2.3. Dette extérieure et développement des activités informelles

1.2.4. La maladie hollandaise

1.3. Le narco-développement

1.3.1. Recyclage des capitaux

1.3.2. La Colombie

1.3.3. Le Myanmar

2. Enjeux politiques et modèle de civilisation, une étude de cas: la Bolivie

2.1. Rapport de la drogue aux cultures locales

2.2. L’État, entre complaisance et faiblesse

2.3. Poids d’une hégémonie extérieure

2 A- Bolivie: Statistiques délivrées par le Département d’État

des États-Unis

Conclusion

Sources


 

INTRODUCTION

On n'imaginerait pas les représentants des pays musulmans exiger l’arrachage de la vigne en Gironde ou en Californie, puis devant la résistance des populations sidérées que ne manquerait pas de provoquer une telle intrusion dans leurs habitudes agricoles, économiques, alimentaires et culturelles, ces États envoyer des troupes terrestres et aéroportées pour se livrer à des épandages de défoliant, destructions des installations, arrestations des personnels et dirigeants des entreprises de production et de distribution. Cette situation inimaginable dans nos contrées est pourtant celle qui a lieu en Amérique andine pour la filière de la coca. En revanche, beaucoup d’Occidentaux avaient été choqués que la consommation d’alcool soit interdite à leurs troupes stationnées en Arabie saoudite pendant la Guerre du Golfe. Voilà en forçant quelque peu le trait, la drogue envisagée sous un jour relativement inédit, celui du rapport de force civilisationnel.

Ce point de vue posé nous amène inévitablement à envisager ce qu’est une drogue. Est-ce un produit qui modifie l’état de conscience, qui entraîne une dépendance psychologique ou physique, qui a des conséquences nuisibles pour la santé ? Réunit-il toutes ces caractéristiques ou seulement certaines d’entre elles ? La réponse n’est pas simple et les pharmacologues eux-mêmes s’y perdent. Que l’on songe au tabac qui entraîne une forte dépendance physique mais ne modifie pas l’état de conscience, à l’alcool qui modifie la perception de l’environnement jusqu’à la perte de conscience mais n’entraîne de dépendance que chez certains sujets prédisposés. Que dire du contexte social dans lequel évoluent les sujets qui, outre les dispositions génétiques, joue un rôle considérable dans la gestion des toxiques ? Que dire également du chocolat qui apaise ceux qu’il possède sous l’emprise de son charme et dont les adeptes transportent toujours une tablette avec eux ? N’oublions pas la médecine qui donna aux hommes l’héroïne comme un remède effectivement très efficace contre la toux mais également la morphine qui soulage les douleurs les plus insupportables. Y a-t-il des drogues dures au premier rang desquelles les opiacés et des drogues douces comme le cannabis ou le kat ? Le thé et le café sont des excitants certains et procurent une dépendance mais sont-ils des drogues ? Les aliments nous donnent un plaisir évident mais la richesse des régimes devient un important problème de santé publique dans les pays développés. Ils ne sont certainement pas des drogues et pourtant, les amateurs de bonne chair reconnaissent aux mets fins des vertus apaisantes. Drogues de riches, drogues de pauvres, drogues du Nord, drogues du Sud, drogues de plaisir, drogues de besoin, drogues socialement intégrées, drogues allogènes, drogues prohibées et drogues subventionnées… L’étendue est telle que l’on recense aujourd’hui plusieurs centaines de substances, dont certaines parfaitement courantes, qui peuvent répondre à une définition large des drogues.

Louis Lewin dans son avant-propos à Phantastica, commençait par ces mots : « Les aliments exceptés, il n’est de substances qui n’aient été aussi intimement associées à la vie des peuples, dans tous les pays et dans tous les temps ». Le pharmacologue berlinois qui s’était mis en tête de rédiger un précis sur les différents psychotropes connus en 1924 avait fini par se prendre au jeu et rédiger une histoire des drogues. Tantôt anthropologique, parfois médical, Phantastica parcourt le monde, des fumeries d’opium du Chinatown de San Francisco de la fin du XIXe siècle aux plateaux andins où l’on mesure le temps et la distance en cocadas. Partout où il rencontre des hommes, il rencontre les drogues que ces derniers instrumentalisent dans la quête insatiable qu’ils mènent pour échapper à la condition humaine, celle de la conscience du destin fatal vers lequel les emmène inéluctablement la vie. Calmer les peurs, effacer les angoisses, échapper à la rudesse des conditions de vie, soulager les douleurs, communiquer avec les dieux, sacrifier à leurs rites, tromper l’ennui, quel homme, même au faîte de sa vanité, peut prétendre pouvoir se passer des drogues ? Elles sont partout, de toutes les civilisations, du pavot des pharaons à l’ecstasy des ravers, de tous les milieux, de la colle du mendiant à la cocaïne du ministre, de tous les âges, du joint de l’adolescent au somnifère de son grand-père.

La réponse à la question de la définition de la drogue est en dernier recours donnée par les lois : est drogue le produit dont les pouvoirs publics m’interdisent la consommation, pour mon propre bien. Mais le concept est récent et n’inclut pas les produits dont l’usage s’était répandu avant le XIXe siècle. L’homme de la rue, tirant sur sa cigarette devant une bière à la terrasse d’un café ne se considère à coup sûr pas comme le drogué dont on lui parle dans les journaux, cet être famélique, menteur, voleur, violent s’il le faut, toujours en quête d’un larcin pour payer son dealer. Le libertaire, lui, s’interroge : pourquoi l’État lui interdit-il de rester maître de son propre plaisir et des désagréments qui pourraient éventuellement en découler ? La prohibition ne touche en fait que les produits que l’Occident refuse d’ajouter à la panoplie de ceux qui causent déjà les ravages que mettent en avant les hygiénistes et dont l’inexpérience qu’en a notre civilisation ne ferait qu’ajouter à leur dangerosité intrinsèque. Les alcools et tabacs y échappent (provisoirement ?) mais les législateurs prennent inconsciemment la mesure du besoin de nouvelles drogues que leurs sujets manifestent et laissent, sous couvert d’encadrement médical, se développer toute une pharmacopée des pilules pour ceux qui veulent se droguer, sans pour autant être perçus comme des drogués.

Cette dimension morale est à la base du manque de neutralité qui caractérise les débats sur la drogue. La nécessité de se départir des a priori et des idées reçues est d’autant plus difficile à obtenir que toutes sortes d’intérêts s’expriment. Les manufacturiers de tabac veulent continuer à manufacturer, les vendangeurs à vendanger, les fiscaliseurs à fiscaliser, les pharmaciens à pharmacier, les contrebandiers à contrebander, les forces de l’ordre à ordonner. Alors la Loi dit, sans qu’il soit envisageable d’y revenir, ceci sera drogue et ceci ne le sera pas. Et lorsqu’il faut se mettre d’accord entre contrées de traditions et de cultures différentes, on choisit de ne pas discuter et d’imposer ce qui au Nord est déjà une évidence, la civilisation européenne est universelle et le reste du monde doit l’adopter car, si ce qui est bon pour l’homme occidental l’est tout autant pour l’indigène, l’inverse ne peut qu’être vrai. Cette vision simpliste fut à l’origine de la substitution des drogues traditionnelles dans les pays du Sud, alors que ces substances étaient socialement intégrées et leur usage maîtrisé, par des produits occidentalisés (alcool ou drogues chimiques) qui ont alors engendré des problèmes comparables à ceux que posait la diffusion des drogues exotiques au Nord.

C’est alors la prohibition qui crée la drogue, qui lui donne son statut de marchandise interdite, donc d’autant plus convoitée, d’autant plus chère bien qu’elle n’ait plus rien de rare. Si on me l’interdit, c’est que l’on veut me cacher quelque chose mais moi, je veux savoir, quitte à transgresser. Et la transgression, n’est-elle déjà pas la première amorce du plaisir, le premier goût de l’interdit ?

C’est pourquoi, nous nous intéresserons, dans le cadre de cette étude, essentiellement aux drogues prohibées, principalement produites au Sud et que le Nord, après en avoir bien souvent organisé la production et le commerce, quand il ne les a pas inventées de toutes pièces, aimerait faire disparaître. En effet, l’Occident, après avoir engendré l’industrie, s’était mis en tête de l’appliquer à tous les domaines, c’est pourquoi l’on parle de stupéfiants industriels[1]. Ces produits que sont l’héroïne, fille de la chimie et de l’opium, la cocaïne et les nouvelles drogues de synthèse, par opposition au cannabis qui ne requiert pratiquement pas de transformation, ne peuvent être produits massivement que grâce à l’existence d’entreprises originales qui ont développé un double savoir-faire : fabriquer de la drogue à partir de complexes agro-industriels et les distribuer en échappant à la répression, en faisant en sorte, à l’instar des États, que les individus qu’elles emploient acceptent l’éventualité du sacrifice à leur service. « Frère si tu tombes, un autre prendra ta place » est le postulat de leur survie. En face, les forces chargées d’endiguer ce flot ne peuvent qu’être impuissantes face à un adversaire qui a à sa disposition l’inépuisable réservoir de toutes les misères du monde. Leur rendement est médiocre mais ils sont si nombreux…

Nous touchons à une conviction qui anime certains auteurs[2], le trafic de stupéfiants est un phénomène fondamentalement économique. Contrairement à la plupart des autres activités de la délinquance vénale qui agissent suivant une stratégie essentiellement parasitaire sur la distribution des richesses, la production de drogue est, elle, une création nette de richesse. C’est à ce titre qu’elle peut légitimement prétendre à un revenu compensateur de l’énergie déployée. Si ce revenu est disproportionné, ce n’est qu’en raison de la prohibition qui agit sur les termes de l’échange en permettant la rémunération du risque et en opacifiant le marché[3].

Par ailleurs, même si l’on reconnaît au trafic une dimension politique, elle n’est que la conséquence de son économie. Nous prenons en effet le parti de penser que l’économie, en ce qu’elle tend à utiliser les moyens de production de la manière la plus efficiente en l’état des technologies, conditionne en grande partie les développements sociaux et politiques. C’est pourquoi ce travail commence par une étude détaillée de la situation économique du trafic de drogue.

Ce domaine de recherche, récent, est encore largement inexploré. Si les médecins étudient depuis toujours les drogues au sens large, les sciences humaines n’ont développé un domaine spécifique d’étude de la drogue que depuis que ce phénomène est devenu fait de société, c’est à dire depuis la fin des années 1960. Historiens, géographes, sociologues, économistes, juristes sont amenés à mettre leurs compétences au service d’un sujet qui requiert une approche interdisciplinaire et que ces différents éclairages ne suffisent pourtant pas à rendre entièrement compréhensible. C’est ce qui fait de la drogue un terrain d’étude passionnant car, si la recherche a fait d’indéniables progrès ces dernières années, notamment à la suite de la prise de conscience des déséquilibres comptables internationaux à la fin des années 1980[4], beaucoup reste à faire et le temps des pionniers n’est pas encore tout à fait révolu. La matière reste donc ouverte à des axes d’analyse novateurs et nous espérons que notre travail contribuera à alimenter le débat qui anime ceux qui en sont devenus les spécialistes.

Les chiffres présentés sont, dans la mesure du possible, ceux d’une année de référence qui est 1997. Cette date a été retenue pour deux raisons : tout d’abord, il s’agissait des dernières données disponibles au moment où cette recherche a été entamée, c’était de plus l’année pendant laquelle il a été donné à l’auteur de ces lignes de réaliser ses observations in vivo.

Ce document se donne donc pour but de présenter la question des stupéfiants illicites dans ses aspects liés au développement des pays du Sud et dans les rapports que ces derniers entretiennent avec les pays du Nord. Il ne constitue pas une étude exhaustive de cet axe de recherche tant le sujet est vaste et complexe mais s’attache à présenter les grandes tendances économiques que connaissent les filières et leurs répercussions dans les zones de production ainsi qu’une situation politique et sociale typique, celle de la Bolivie. Cette présentation, dont ce diplôme exige qu’elle soit délibérément parcellaire, est l’embryon d’un travail que nous espérons plus vaste. Il devrait cependant permettre, dans un premier temps, de dégager la problématique du trafic de drogue comme révélateur de l’iniquité du rapport Nord / Sud.

 

1.       ENJEUX ECONOMIQUES

La drogue est d’abord une activité économique et à ce titre elle rencontre les mêmes préoccupations que les autres secteurs d’activité, à savoir production, transport, distribution, promotion... Il est donc intéressant d’observer qu’en dehors de tout cadre légal, les activités liées à la drogue ont reconstitué l’organisation traditionnelle des filières économiques, avec une spécialisation des tâches relativement évoluée. Les filières professionnelles du secteur sont en effet organisées de manière très classique avec les différents compartiments suivants : approvisionnement en matières premières, production des composants industriels (agricoles et chimiques), activités de transformation, négoce (import et export), distribution (grossistes et détaillants), ainsi qu’un pré-système financier de compensation et de change, voire dans certains cas d’assurance. On peut donc parfaitement leur appliquer l’ensemble des règles et théories macro et micro économiques.

L’estimation des tendances du marché peut se faire à travers la compulsion des différents indicateurs dont disposent les chercheurs. En raison de la nature clandestine du trafic, les données sont évidemment très imparfaites mais permettent tout de même de dégager des tendances. Il s’agit en premier lieu de l’évaluation de la demande. Sur ce point, le Gouvernement des États-Unis a mis en place un réseau d’observation épidémiologique particulièrement efficace fondé sur des séries d’enquêtes en population générale, reposant sur de vastes échantillons[5]. Un tel réseau n’existe malheureusement pas en Europe où les données sont très hétérogènes suivant les pays et toujours de qualité très inférieure à celles du NHSDA. Pour le reste du monde, il faut se contenter d’avis intuitifs de praticiens ou d’évaluations approximatives d’institutions spécialisées (PNUCID et OMS[6]) pour recueillir des appréciations sans grande valeur probante.

L’évaluation de l’offre repose sur des données tout aussi délicates à collecter et à interpréter. Il y a tout d’abord l’estimation des surfaces cultivées, cette dernière peut se faire par satellite mais des vérifications sur le terrain s’imposent toujours pour évaluer les rendements qui peuvent différer dans de très importantes proportions d’une région ou d’une année à l’autre. D’autre part, les possibilités de camouflage existent et certaines zones de production sont difficilement accessibles. L’offre de drogues de synthèse qui, par définition, ne donne pas lieu à des cultures est plus difficile à évaluer bien que des programmes de surveillance des précurseurs chimiques existent. Enfin, les services répressifs fournissent les statistiques de leurs activités (saisies, arrestations…) mais ces chiffres témoignent plutôt, comme souvent en criminologie, du niveau d’activité de ces mêmes services que de celui des délinquants, ils constituent toutefois une donnée corrélative. Il convient tout particulièrement de manipuler les chiffres des saisies avec beaucoup de précaution, notamment lorsqu’ils intègrent des prises importantes réalisées dans le cadre de « livraisons contrôlées ». Il arrive fréquemment que ce type d’opérations qui suppose l’infiltration d’organisations de trafic par des agents des organes de lutte anti-drogue donne lieu à des commandes artificiellement disproportionnées de la part de ces derniers, sans rapport avec les débouchés réels qu’offrirait le marché cible. Nombre de ces « saisies record » faussent l’idée que l’on peut se faire de l’importance réelle d’un marché.

Enfin, la principale source de données compulsées étant le Gouvernement des États-Unis, sans qu’aucun autre pays ou organisme ne soit en mesure de présenter d’indications aussi complètes qui permettraient d’effectuer des comparaisons, il est arrivé que certaines informations soient soumises à des corrections arbitraires en fonction du contexte international et des exigences de sa politique extérieure. Deux exemples sont flagrants : tout d’abord la surévaluation du trafic en transit sur le territoire iranien, ainsi qu’un dénigrement de la politique anti-drogue de cet État, alors que ce dernier se livre à une lutte vigoureuse et déterminée ; d’autre part, la sous évaluation chronique de la production domestique de marijuana alors que les États-Unis sont vraisemblablement devenus un des premiers producteurs mondiaux d’herbe de cannabis.

Nous verrons, dans une première partie, quelles sont les tendances et les axes d’analyse du marché mondial des stupéfiants. Le contexte économique des zones de trafic, au titre duquel seront abordés la question de la répartition des gains et celle des effets macro-économiques du trafic, fera l’objet d’une seconde section. Enfin, le développement que permettent (ou non) la production de stupéfiants et le traitement de ses capitaux sera examiné dans un troisième volet.

 

1.1. Marché mondial des stupéfiants, évolution et tendances

Ce chapitre évoque l’organisation pratique du commerce des stupéfiants pour lequel nous définissons le marché des stupéfiants comme celui représentant l’ensemble des produits légaux ou illégaux, détournés de leur usage initial ou non, existants ou à inventer et consommés dans le but de modifier l’état de conscience.

Si les indications sur les tendances du marché dans les pays occidentaux ne relèvent pas directement de la situation des pays du Sud, leur évocation est toutefois nécessaire pour appréhender le terrain sur lequel se rencontrent les acteurs économiques originaires de ces dernières régions. En effet, la concurrence entre le crack et l’héroïne, respectivement issus des filières sud-américaine et asiatique, pour retenir cet exemple, se déroule sur les marchés de débouchés principaux qu’abritent les pays développés. Les distributeurs établis dans ces pays (qu’ils soient d’extraction locale ou expatriés pour le compte d’une organisation productrice du Sud) ont un rôle privilégié dans l’orientation de ces marchés et peuvent agir en tant que prescripteurs, leur politique influencera alors les situations dans les zones de production. Les marchés de consommation du Sud, en plein développement seront également abordés afin de présenter un tableau global des débouchés. De plus, passer d’une appréhension intuitive des débouchés à l’acquisition d’une vision rationnelle et scientifique des marchés de consommation semble être depuis quelques années une préoccupation de plus en plus fréquente des acteurs. C’est en quoi il est primordial de connaître avec précision les tendances actuelles pour anticiper les évolutions et deviner les intentions des entrepreneurs du secteur.

Citons quelques manières d’accroître une assise économique auxquelles les entrepreneurs ont habituellement recours : élargir le marché et / ou augmenter sa part de ce marché, concentrer les activités afin de cumuler les marges (concentration verticale), tenter d’obtenir une position dominante (concentration horizontale), réaliser des économies d’échelle en tirant profit des concentrations ci-dessus évoquées. Examinons successivement ces différentes tendances en ce qu’elles s’appliquent à la filière des stupéfiants.

 

1.1.1. Croissance et concurrence

On distingue en marketing les concepts d’usagers actuels ou potentiels, les cœurs de cible et les interactions aux frontières (aisément représentables sous forme de schéma), les marchés de niche et les marchés de masse[7]. Tous ces concepts sont applicables et appliqués au marché des stupéfiants. Ce dernier est segmentable, soit par filière (opiacés, cocaïnes, amphétamines, alcools, tabacs, etc.), soit par catégorie de consommateurs, la corrélation pouvant donner lieu à une classification tenant compte de ses différents facteurs. L’approche discriminée se révèle utile, car, outre la finesse qu’elle apporte à l’observateur, elle est particulièrement adaptée au marché des drogues dans la mesure où des produits massivement distribués et consommés (comme l’alcool, le tabac ou le cannabis) font face à des niches parfois non marchandes (comme celle que constituent les champignons hallucinogènes sauvages). Une attention constante doit cependant y être consacrée dans un domaine où les mouvements de mode sont brusques et les tendances en permanente évolution, tout au moins à la frange des grands segments de consommation de masse où la relative jeunesse des consommateurs est un facteur d’imprévisibilité. Le marché reste donc ouvert comme le montre la tendance récente à la diversification de l’offre de drogues de synthèse.

En ce qui concerne la croissance globale du marché des drogues exotiques, elle était d’abord limitée aux zones traditionnelles de production avant de s’ouvrir en direction des pays occidentaux pendant le XIXe siècle (à l’exception du tabac, introduit en Europe dès le XVIe siècle). D’abord consommées par des voyageurs excentriques, des artistes, des membres du corps médical, des fonctionnaires et colons des territoires d’Outre-mer puis très utilisées par les militaires, les drogues et leur usage s’étendent après les Première et Seconde Guerres mondiales, tout d’abord à des groupes restreints ou marginaux de la société puis, profitant du vent de libération des mœurs des années 1960, à une grande partie de la jeunesse des classes moyennes. C’est le début de la massification de l’usage des stupéfiants en Occident. Le taux de pénétration (pourcentage des individus ayant consommé au moins une fois sur une période de référence) des drogues illégales, toutes substances confondues, sur les individus nés après 1960 et vivant en Occident en milieu urbain est particulièrement élevé, les études sociologiques et épidémiologiques sur le sujet font état de variations suivant les générations mais témoignent d’une progression (des contacts réels ou des aveux de contact ?) depuis cette période. Chaque individu de cette catégorie de population est devenu un utilisateur potentiel.

Quarante pour cent des appelés au Service national en 1996 déclaraient avoir pris au moins une fois un stupéfiant illicite et 15 % précisaient s’adonner à une consommation régulière (au moins une fois par semaine) le produit évoqué étant dans l’immense majorité des cas le cannabis, suivi par l’ecstasy (5 %). Précisons que ces déclarations sont très vraisemblablement sous évaluées, compte tenu du contexte des entretiens. Une autre étude fait état, toujours pour la France, de 32 % de la population adulte (entre 15 et 44 ans) déclarant avoir consommé au moins une fois[8]. Aux États-Unis, premier marché du monde, 6 % des individus reconnaissaient en 1994 consommer une drogue illégale régulièrement (au moins une fois par mois) ; ces chiffres impliquent 80 % de consommation de marijuana et 10 % de chlorhydrate de cocaïne. Si l’on ajoute à ce noyau, les consommateurs occasionnels, on peut tripler ce pourcentage. Ces niveaux de consommation subissent des variations parfois importantes sur quelques années, ainsi le nombre d’usagers a diminué de moitié aux États-Unis depuis 1987, date de l’apogée du marché, toutes substances confondues[9]. Le marché occidental de la consommation solvable de masse reste néanmoins ouvert aux stupéfiants depuis les années 1970.

Cette situation permet de se livrer à une véritable sociologie des différents produits, tant chacun d’entre eux semble se destiner à des catégories de consommateurs spécifiques, en fonction de leurs profils sociaux ou bien à des occasions de consommation typiques dans le cas des polyconsommations[10] séquentielles ou simultanées (notons tout de même que ces dernières tendances sont en progression). Marketing à dessein ou bien construction empirique de l’Histoire, il semble constant qu’à l’exception de ces derniers comportements, chaque classe de produit rencontre une clientèle spécifique (on peut alors l’isoler en segment). On citera à titre d’illustration la cocaïne, plutôt destinée aux classes moyennes et supérieures, le consommateur type appartenant à l’ethnie majoritaire, socialement bien intégré, exerçant souvent une profession valorisante ; à l’opposé, le consommateur d’héroïne sera souvent en position délicate vis à vis du reste de la société, en situation d’échec voire ouvertement marginalisé. De fait, la concurrence entre les différents produits s’exerce sur des périodes assez longues et quand deux d’entre eux s’adressent explicitement au même groupe de population (comme c’est le cas par exemple de l’ecstasy qui vise la partie plus jeune de l’hétérogène et vaste clientèle du cannabis), leurs effets divergents les réservent chacun à des usages et occasions nettement différenciées. Ainsi, si l’on ajoute à cette description les substances psychotropes légales (alcool, tabac, médicaments, calmants et excitants divers...), on est en mesure de constater qu’à la quasi-totalité des contextes et des catégories de population correspond respectivement un ou plusieurs produits avec lequel des rapports privilégiés sont entretenus. Il n’appartient pas au cadre de cette étude de mener une réflexion sur l'inexorabilité de la consommation de produits stupéfiants à travers les lieux et les époques et le rôle que ces derniers jouent dans le fonctionnement et l’organisation de la société mais il n’en reste pas moins que la fulgurance avec laquelle les drogues balayent les barrières morales et légales amène à se poser la question de leur utilité au sein du groupe, au-delà de l’approche mono analytique développée autour du concept de la relation transgression/pharmacodépendance.

Le crack constitue un exemple type de l’application au marché des drogues de la règle commerciale qui dicte de diversifier la ou les cibles auxquelles est destinée une famille de produit afin d’en étendre ses débouchés ainsi qu’un exemple de concurrence inter-filières explicite. A ce titre, il constitue un véritable cas d’école de stratégie industrielle. Cette nouvelle préparation a permis d’offrir, alors que l’appareil productif de cocaïne connaît une surcapacité chronique par rapport aux débouchés, un produit issu de la même filière mais positionné de manière radicalement différente (en fait en direction des clients potentiels de l’héroïne, les deux produits s’affrontant sur le même segment). La réflexion commerciale semble ne pas avoir été seule à l’origine de la mise au point du crack, à la fin des années 1970. Le contrôle des produits chimiques précurseurs (en l’occurrence l’éther) à destination d’Amérique andine était devenu si sévère que les laboratoires de transformation de pâte de coca en chlorhydrate de cocaïne ont été amenés à convertir une partie de leur stock de matières premières en un produit inédit dont la fabrication ne requérait pas ce composant devenu rare. Il en avait finalement résulté un moyen inespéré de concurrencer les producteurs asiatiques d’héroïne auprès de leurs clientèles habituelles. Quelques années plus tard, les producteurs colombiens ont entrepris d’assurer une diversification de leur offre en se livrant à la production d’héroïne pour le marché nord-américain.

Concernant la concurrence entre drogues légales et illégales, si l’on se réfère à la situation française où existe une forte culture de consommation de boissons alcoolisées, on observe que la consommation d’alcool a fortement baissé ces trente dernières années (22,5 litres/an par habitant en 1973 ; 11 litres en 1997), cette baisse est symétrique avec l’augmentation de la consommation de drogues illégales. On peut mentionner comme indicateur le nombre de décès par surdose constaté en France : un en 1969, entre 150 et 600 par an depuis 1977 ; cet indicateur est malheureusement très imparfait puisqu’il implique 85 % de consommations excessives d’héroïne, associées ou non à d’autres produits, et pour la presque totalité du reliquat par celle de médicaments et solvants qui ne sont pas des produits illégaux. Il ne témoigne pas en particulier du développement massif de la consommation de cannabis dans la même période ainsi que, dans une moindre mesure, de celui de la cocaïne et des nouveaux produits de synthèse : ecstasy-MDMA, amphétamines, molécules synthétiques diverses. D’autre part, le nombre de comportements à risque semble plus lié à la politique menée envers les consommateurs d’héroïne qu’à leur nombre. A titre d’exemple, on a observé qu’une chute de l’offre d’héroïne peut entraîner une hausse du nombre d’accidents, notamment en raison du développement de la consommation par voie injectable, dû au besoin de compenser la rareté du produit, ainsi qu’à l’irrégularité des taux de pureté qu’engendre inévitablement une situation de pénurie. Mentionnons en outre que le nombre de décès par surdose s’est effondré avec la monté en puissance des politiques de réduction des risques (voir ci-dessous, la section 1.1.4. Comportement des consommateurs), de près de 600 par an en 1993, il a chuté à moins de 150 en 1997, soit une baisse de 75 %.

En ce qui concerne le cannabis, la multiplicité des lieux de production, y compris en Europe et en Amérique du nord, le coût très faible et la simplicité de la culture, l'absence de transformation complexe en fait une drogue particulièrement bon marché, sa relative innocuité achevant de la rendre très populaire. Il est par ailleurs notable que les drogues chimiques développées et produites en Amérique du nord, en Europe et en Russie (L.S.D., ecstasy, amphétamines ainsi que différents produits synthétiques) tentent, avec succès, de concurrencer les drogues à base de produits naturels. Nous assistons ainsi à une lutte entre le Nord et le Sud pour la relocalisation non seulement de la part la plus importante des bénéfices mais également des coefficients multiplicateurs les plus élevés résidant dans l'acte de production (voir à ce sujet la section 1.2.2. La localisation des marges). C’est la révolution des drogues synthétiques à la carte (custom ou designer drugs[11]), dont la consommation a explosé ces dernières années, notamment parmi la jeunesse européenne.

Si la concurrence inter-produits (c’est à dire la concurrence entre différents producteurs proposant la même substance dans des qualités spécifiques) est permanente et vive (de plus constamment renouvelée du fait du prélèvement des acteurs auquel se livre l’appareil répressif), la concurrence inter-segments (entre les différentes catégories de produits) répond, elle, à des tendances s’affirmant à plus long terme. Par exemple, sur le marché nord-américain de l’héroïne, les différentes filières et qualités de produits se confrontent de manière instantanée. En revanche, la substitution d’une partie du marché de l’héroïne par celui du crack a pris une génération. Un autre exemple de mode suivant les générations de consommateurs est la diffusion d’hallucinogènes du type L.S.D., lui aussi très en vogue dans les années 1970 et qui a très fortement régressé depuis les années 1980 (précisons tout de même que ce produit paraît connaître un renouveau en Europe depuis le milieu des années 1990). La consommation d’héroïne semble être en passe de tomber en désuétude en Europe, sa population de consommateurs habituels étant décroissante et surtout vieillissante. En revanche, sur le marché nord-américain, les dernières études signalent que ce produit séduit une nouvelle classe de jeunes consommateurs, lycéens et étudiants des classes moyennes, vogue connue du grand public sous le nom d’héroïne chic. Les analystes attribuent ce renouveau au mode de consommation fumable qui se répand, moins stigmatisant et moins nocif que l’injection, ainsi qu’à l’ignorance par ces classes d’âge des dommages que l’épidémie d’héroïnomanie des années 1970 avait provoqués. Cette clientèle haut de gamme pour l’héroïne a peut-être également pour cause le développement de sa production en Colombie et sa distribution par les circuits qu’emprunte également la cocaïne. Reste à savoir la proportion de consommateurs dépendants qui sera issue de cette mode encore marginale mais dont l’avenir reste incertain. Toutefois, l’essentiel de l’augmentation de la production d’opiacés semble désormais destiné aux marchés du Tiers monde (Pakistan, Afrique, Chine populaire, Russie, Asie centrale, Mexique…) où le produit est distribué massivement à des tarifs adaptés au pouvoir d’achat de ces populations (voir ci-dessous 1.1.3. Le marché de consommation dans les pays du Sud). Plus récemment, on observe que les nouveaux produits de synthèse s’adressent à la clientèle traditionnelle de la cocaïne et connaissent une véritable explosion alors que, comme nous l’avons vu, la consommation de drogues légales dures comme l’alcool se réduit très nettement.

On peut en déduire la tendance de fond que suit la diffusion des psychotropes depuis l’avènement de la société de consommation, à savoir une importante capacité de remplacement des substances traditionnelles par des produits nouveaux. Cette facilité avec laquelle le marché est régulièrement repénétré semble apparemment due à l’attente très forte de changement qu’expriment les consommateurs. Ce goût pour la nouveauté est peut-être à mettre partiellement au compte du mécanisme transgressif qui accompagne la prise de drogue et qui commanderait de se démarquer des aînés (corrélation entre les segments de produits et les générations). On peut également voir dans le développement du marché des produits illégaux le signe de sociétés de plus en plus hostiles à l'immixtion des lois dans le domaine de la sphère privée. A ce sujet, Francisco Thoumi (directeur du Centre d’études internationales, Université des Andes) parle du commerce des narcotiques en termes d’infraction de consensus, c’est à dire sans plaignant et par conséquent délicate à appréhender moralement[12].

 

Aperçu de la sous segmentation du marché des psychotropes (par filière) :

- Boissons alcoolisées ;

- Solvants et produits industriels détournés ;

- Opiacés : héroïnes, morphines, etc. ;

- Cocaïnes : chlorhydrates et bases libres « crack » ;

- Drogues synthétiques illégales : MDMA (ecstasy), LSD, etc. ;

- Médicaments : amphétamines, sédatifs, antidépresseurs, produits de substitution, etc. ;

- Tabacs ;

- Cannabis : herbes (marijuana), résines (haschich), huiles.

 

1.1.2. Cycles de vie

On s’accorde à reconnaître quatre phases dans la vie des produits et de leur marché : la naissance, le développement, la maturité (elle-même subdivisée en phases croissante, stable ou déclinante) et le déclin[13].

Rappelons pour mémoire que les symptômes de la maturité d’un marché sont la saturation des besoins, l’inélasticité de la demande, la surcapacité de production, l’apparition de produits de substitution, la maturité technologique et la sophistication des modes de consommation. Tous ces symptômes s’appliquent apparemment au marché des stupéfiants dans son ensemble.

Cette classification s’applique également à toutes les subdivisions (segments) d’un marché pris au sens large. Ainsi, à l’intérieur de ce marché en maturité croissante, on peut dire qu’une nouvelle custom drug (substance chimique produite en petite série et répondant à un cahier des charges personnalisé) est dans sa phase de naissance lors de son introduction. L’ecstasy est, elle, en phase de développement de son marché. Le cannabis est toujours en phase de maturité. Quant à l’alcool ou au segment des opiacés de contrebande, ils sont en phase de déclin (sous réserve du développement de la consommation évoqué plus haut), ce qui n’empêcherait pas telle qualité d’héroïne d’être en phase de développement, bien que faisant partie du segment précité, de même pour telle boisson alcoolisée. Naturellement la tendance déclinatoire n’est pas toujours définitive et peut se retourner sur le plus long terme, c’est la situation que connaissent le L.S.D. sur le marché européen et l’héroïne sur le marché américain. L’entrée en phase de déclin ne signifie pas la mort commerciale d’un produit, tout du moins à relativement brève échéance.

En résumé de ce bref aperçu de l’état du marché des psychotropes au Nord, on peut relever que l’usage massif du cannabis s’est pérennisé au-delà des effets de mode, que celui des alcools, tabacs et opiacés est en déclin, que celui de la cocaïne semble connaître un pic (avant déclin ?) et que celui des drogues synthétiques (médicaments, ecstasy et custom drugs) est en pleine expansion.

Nous retiendrons donc de cette section que les marchés du Nord suivent une tendance à s’auto-approvisionner, les drogues synthétiques étant produites sur place, en Europe, en Amérique du nord ou à proximité immédiate du marché de consommation (dans des zones périphériques comme le Mexique, l’Europe centrale et orientale…). La technicité requise par les processus de production n’est pas la seule cause de relocalisation de la production puisqu’il semblerait que les États-Unis soient devenus un des premiers producteurs mondiaux de cannabis, cette plante assurant la part la plus importante du revenu agricole réel du pays[14]. De même, les Pays-Bas ont développé une véritable industrie de la culture sous serre de cannabis dont une partie est légale et l’autre relativement tolérée. Les législations évoluent d’ailleurs en ce sens puisque la Suisse franchit en 2000 le pas de la création d’une filière entièrement légale de la production et de la distribution du cannabis. Certains États américains avaient également établi une législation permettant la délivrance de cette plante à titre médical, avant que la Cour suprême ne sanctionne ces dispositions en mai 2001. Cette « re-capture » des activités de production de stupéfiants par les pays du Nord, inédite depuis la décolonisation, ne va pas sans entrer en concurrence avec la production du Sud. Afin que le profit qui en résulte ne soit pas intégralement confisqué, les producteurs et trafiquants du Tiers monde ont entrepris, sciemment ou non, de développer les marchés du Sud en prenant appui sur celui des pays émergents où la demande s’est solvabilisée .

 

1.1.3. Le marché de consommation dans les pays du Sud

Cet aperçu du marché des stupéfiants ne serait pas complet si l’on ne s’intéressait à la consommation dans les pays sources et, plus largement, dans les pays du Sud qui constituent, de plus en plus, de nouveaux débouchés. La connaissance de la consommation de drogues au Sud présente en outre un intérêt pour la perception de l’offre de drogues sur les marchés du Nord puisque l’on n’estimera la disponibilité de produit qu’après déduction des consommations au Sud et c’est principalement dans ce but que son analyse avait tout d’abord été promue.

Les produits considérés comme drogues et de ce fait internationalement prohibés ne l’ont été que du point de vue occidental moderne qui considère les psychotropes indigènes comme une menace pour les ethnies européennes. L’opinion communément répandue jusqu’au début du XXe siècle concernant la dangerosité sociale des drogues était que ce n’est que l’apparition de produits allogènes ou inédits dans des sociétés inexpérimentées au regard de leur usage qui est la cause de comportements indésirables.

Forte de ce constat, la diffusion des drogues exotiques a donc fait l’objet pendant une grande partie de l’ère coloniale d’une diffusion réglementée et encouragée auprès des populations autochtones par les administrations coloniales (sans que l’on en tire pour autant de conclusions réciproques concernant la nocivité de la diffusion de l’alcool auprès des peuples qui ignoraient son usage). L’exemple le plus flagrant est celui de la Grande-Bretagne qui avait développé un véritable complexe industriel autour de la fabrication d’opium de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle. La production avait lieu en Inde et était exportée principalement en Chine et dans toute l’Asie. Cette politique fut la cause des Guerres de l’opium, expression de la rébellion de l’Empereur de Chine mais dans lesquelles les Britanniques triomphèrent systématiquement, réussissant à imposer la libre importation de l’opium et des autres produits proposés par les marchands anglais. La Couronne britannique obtint, à titre de dédommagement, la concession de Hong Kong lors du traité de Nankin en 1842. De leur côté, les colonisateurs français imposèrent un système de régie pour la distribution de l’opium en Indochine[15]. Il est à ce titre remarquable d’observer que les politiques de la France et de la Grande Bretagne établissaient à la fin du XIXe siècle des modes de distribution très en rapport avec leurs cultures respectives de l’État, étatisé pour la France ou confié au secteur privé pour la Grande Bretagne. En Afrique du nord, l’administration coloniale française instaure également des « régies du tabac et du kif » et y prélève les taxes afférentes. Cette fiscalisation des drogues génère des appoints indispensables à l’équilibre des budgets coloniaux. La distribution réglementée des drogues dans les territoires d’Outre-mer est remise en cause au début du XXe siècle par les États-Unis et la Chine qui convoquent dans ce but la Conférence de Shanghai en 1909. La distribution se poursuit néanmoins jusqu’à la décolonisation dans certains pays (par exemple en Indochine). La toxicomanie de masse du Sud et les complexes agro-industriels d’approvisionnement hérités de la politique coloniale des puissances européennes sont à la base des organisations qui inonderont par la suite les marchés occidentaux des anciennes métropoles.

La saturation des marchés du Nord a amené ces dernières années la nécessité, pour les producteurs de drogues, de développer de nouveaux débouchés au Sud. Cette stratégie commerciale recoupe souvent celle à laquelle se livrent les manufacturiers de tabac confrontés aux mêmes tendances.

Aujourd’hui, la consommation de drogue dans les pays du Sud revêt différents aspects :

- la consommation locale traditionnelle (en développement ou en mutation) ;

- la consommation sur les voies de transit (en développement et accentuée du fait de la rémunération des intermédiaires en marchandise) ;

- le développement de nouveaux marchés, du fait de l’élévation du niveau de vie de pays émergents ou de régions dans lesquelles certaines catégories de population sont en voie d’enrichissement relatif, qui deviennent des aires de chalandises à conquérir. En direction des marchés potentiels les plus pauvres, sont pratiquées des politiques de positionnement tarifaire adaptées (qualité et dosage inférieurs) aux pouvoirs d’achat locaux.

Ces trois causes d’ouverture des marchés peuvent entraîner le développement d’une industrie de production ou de transformation locale qui pourra, à son tour, devenir exportatrice.

La consommation d’héroïne touche massivement les populations du Pakistan (où plus de deux millions d’individus seraient héroïnomanes), de Chine (plus d’un million d’usagers, alors que l’opiomanie du début du siècle avait été presque entièrement éradiquée par la Révolution), de Thaïlande (300 000 personnes, signalons que dans ce dernier pays, une partie des héroïnomanes sont d’anciens opiomanes poussés au changement de leurs habitudes par des politiques d’éradication des cultures et de la consommation traditionnelles mal calibrées). Elle se développe par ailleurs de manière lente mais régulière au Mexique. La cocaïne et son dérivé bon marché, le crack, ont depuis longtemps été intégrés aux habitudes de consommation des habitants des Caraïbes. Ils trouvent également des nouveaux débouchés dans le reste de l’Amérique du sud (particulièrement au Brésil) et plus récemment en Afrique du sud[16].

En Iran, malgré de très lourdes sanctions pouvant aller jusqu’à la peine de mort, on dénombre près de 500 000 toxicomanes. Comme pour les habitants du Pakistan et du Bassin caraïbe, les Iraniens doivent cette toxicomanie massive à la position géographique de leur territoire, passage obligé du transit en direction des marchés les plus éloignés. Les routes de la drogue sont ainsi clairement marquées par des taux de consommation anormalement élevés.

En Afrique, le Nigeria est une plaque tournante notoire de trafic de drogues de provenances diverses et à destination de nombreux marchés. La consommation locale n’est pas non plus oubliée et celle de l’Afrique de l’ouest connaît un fort développement. L’Afrique du sud est, elle, assaillie par différentes catégories de produits, du cannabis, produit sur place, à la cocaïne importée d’Amérique. Ce ne sont pourtant pas les drogues illégales qui sont les plus préoccupantes dans les régions subsahariennes mais le développement du marché des médicaments psychotropes détournés de leur usage « thérapeutique »[17]. La vente de ces produits se fait le plus souvent de manière ouverte sur les marchés sans subir aucun contrôle. Les laboratoires pharmaceutiques occidentaux et asiatiques ne font évidemment rien pour contenir cette tendance bien que l’on ait signalé la vente de contrefaçons importées ou produites sur place. Signalons que l’Asie connaît également un fort développement de la consommation de ces produits mais n’en est-il pas de même au Nord où malgré un encadrement apparent, leur abus est de plus en plus répandu ? La drogue qui garde la faveur des Africains pour son aspect traditionnel (malgré son introduction parfois très récente, notamment à l’Ouest) reste tout de même le cannabis, très largement consommé et produit dans la plupart des régions.

 

1.1.4. Comportement des consommateurs

« Sous le terme général de toxicomanie, on a longtemps amalgamé des pratiques consommatoires hétérogènes englobant la nature des produits, les modes de consommation, les personnes qui consomment et la sévérité des problèmes. Le produit psychotrope était alors considéré comme seul à l’origine des troubles, ce qui a conduit à l’emploi du terme drogué, celui-ci faisant référence à la notion d’intoxication. » C’est avec ces mots que le Professeur Parquet[18] introduit sa présentation de la distinction des trois types de consommation arrêtés par l’Association américaine de psychiatrie et reprises par l’OMS : l’usage, l’usage nocif (ou abus) et la dépendance.

 

Abusus non tollit usum[19]

La diversité des produits ainsi que celle des conduites des consommateurs à leur encontre rend très délicat le fait d’envisager des approches homogènes de consommation de drogues. Cette situation tend de surcroît à se compliquer avec la multiplication des comportements de polyconsommations qui témoignent de la propension hédoniste des nouvelles générations de consommateurs à absorber, simultanément ou non, plusieurs types de produits, légaux ou illégaux. Il n’en reste pas moins que l’approche concentrique évoquée ci-dessus présente la pertinence d’envisager le groupe des consommateurs d’une substance donnée avec un discernement catégoriel. Une partie (le noyau des dépendants) est constituée des consommateurs à problèmes (et dont il semblerait que, même pour les substances les plus addictives, il soit minoritaire) ; à sa périphérie cohabite un groupe, plus large, d’usagers non dépendants mais dont la consommation, régulière, pose problème en termes sanitaires ou sociaux ; le cercle s’ouvre enfin en direction du groupe plus large des consommateurs plus ou moins occasionnels qui maîtrisent leurs rapports avec le produit donné et dont ils font un usage maîtrisé et essentiellement récréatif. La désaffection pour la théorie de l’escalade des drogues qui faisait état d’une corrélation dont le lien de causalité était plus que douteux et qui a longtemps dispersé les forces préventives sur l’action contre les drogues dites douces permet un recentrage du contrôle social sur les substances et les catégories de personnes dont la consommation pose objectivement problème. Cet axe d’analyse relativement récent est à l’origine de la révision de certaines politiques publiques qui abandonnent la répression des usagers de drogue pour entreprendre des programmes de traitement différenciés par catégories, dites de réduction des risques (prévention de la dépendance et des maladies transmissibles et/ou opportunistes, testing des produits du marché informel, échange de seringues, substitution, centres de distribution contrôlée d’opiacés).

C’est le large groupe des usagers récréatifs qui intéresse le plus les producteurs et distributeurs de drogues puisque ce segment du marché constitue le véritable débouché de masse. Pourtant, la frange d’usagers dont la consommation devient problématique pose une difficulté dans la gestion de l’image des produits. Face à l’inquiétude des nouveaux entrants dans la consommation des produits, le marketing des alcooliers, manufacturiers de tabac et distributeurs de psychotropes illégaux ne peut répliquer qu’en mettant en avant la dimension positive de la transgression et de la prise de risque tout en en tentant de rendre moins visibles les comportements d’abus.

 

De gustibus non est disputandum

Les consommateurs dépendants de drogues addictives (opiacés, tabac) sont-ils sensibles aux signaux du marché, en d’autres termes, l’augmentation des prix entraîne-t-elle une réduction, une interruption ou un abandon de la consommation ? Jusqu’au début des années 1970, l’opinion était répandue que les drogués n’étaient pas sensibles à l’accroissement des prix (inélasticité de la demande au prix) et qu’ils régulaient leur budget à l’aide de l’augmentation d’une activité essentiellement criminelle. Mais cette vision était insatisfaisante et inadaptée à expliquer les comportements. Gary Becker, dans son article « De gustibus non est disputandum »[20] pose les fondements de l’analyse moderne des attitudes des consommateurs de drogues addictives à l’aide des outils théoriques de la micro-économie (courbe d’offre et de demande modulée par la variable du prix). Il affine plus tard sa thèse avec la mise à jour du concept d’addiction rationnelle qui intègre une réaction à l’augmentation des prix (espacement des prises et augmentation des demandes de traitement). Cette théorie sert de base scientifique aux politiques de réduction de l’offre (répression du trafic et réduction des capacités de production). Ces dernières ont pourtant été remises en cause par l’observation des effets pervers que peut entraîner une répression trop efficace de l’offre : si les catégories d’usagers non dépendants réduisent ou abandonnent effectivement leur consommation de drogue, les consommateurs dépendants ne peuvent, eux, indéfiniment différer la leur. Les conséquences sanitaires sont généralement désastreuses du fait de la multiplication des surdoses due à la qualité et la pureté des produits qui deviennent très hétérogènes. L’augmentation des prix déstabilise une population déjà très précarisée que l’insuffisance de l’offre pousse à des comportements à risque (partage de seringues, augmentation de la violence…) pour elle-même et pour le reste de la société. Cette politique ne peut donc se concevoir que si des possibilités d’institutionnalisation massives sont par ailleurs possibles (emprisonnement des toxicomanes pauvres ou admission en centre de traitement).

 

Consumer life value

Cette notion est utilisée dans les études de marché pour représenter la valeur dépensée par un consommateur sa vie durant pour ses acquisitions d’une famille de produit. Il sert le plus souvent à illustrer l’intérêt que peuvent avoir les entreprises commerciales à la fidélisation de leurs clients. Concernant les produits stupéfiants, cette notion prend une valeur encore plus significative dans la mesure où la plupart des produits ont des propriétés addictives plus ou moins marquées et entraînent des consommations pérennes pour une partie de la population pénétrée. Les manufacturiers de tabac ont par exemple beaucoup fait appel à ce type de calcul pour mettre en évidence la rentabilité à long terme de leurs investissements promotionnels en direction de la jeunesse. On peut se risquer à évaluer, très approximativement, le chiffre d’affaires que génère une longue assuétude à l’héroïne : considérant que la consommation moyenne d’un toxicomane dépendant est l’équivalent de 1 à 4 grammes d’héroïne pure par semaine et que cette pratique peut s’étaler sur une période allant de 10 à 20 ans, si l’on retient la base d’un prix de 150 € par gramme, ce chiffre d’affaires sera compris entre 80 000 et 624 000 €. Il est raisonnable de retenir une valeur moyenne, l’importance des doses consommées réduisant proportionnellement l’espérance de vie et, par conséquent, la durée de consommation. Par ailleurs, ce calcul n’est valable que pour le groupe des consommateurs dépendants et non pour les usagers plus ou moins occasionnels, intégrer ces derniers impliquerait des calculs plus complexes que la disponibilité actuelle des données ne permet pas. On notera tout de même la relative faiblesse des montants obtenus, ce qui confirme la nécessité, pour les distributeurs, de pénétrer les catégories plus importantes d’usagers non dépendants pour développer des marchés conséquents.

Prenant en compte le fait que la consommation de substances psychoactives est un phénomène présent dans toutes les civilisations, présentes et passées, et que l’abstinence générale est un mythe inaccessible, de nouvelles politiques de réduction des risques sont progressivement adoptées dans la plupart des pays, en complément de l’approche répressive traditionnelle. Bien menées, elles pourraient radicalement changer la configuration des marchés de stupéfiants et remettre en cause les modes de trafic, voire l’existence partielle des filières illégales, en amorçant un mouvement de déprohibition.

 

1.1.5. Concentration des acteurs

Rencontrer la demande en matière de stupéfiants requiert la mise en place de filières complexes qui réclament une organisation industrielle évoluée. Cette dernière s’est faite au fil du temps en réponse à une forte croissance interne, auto-financée et dont le processus de sélection n’est pas absent. Ce dernier est double. Il s’opère tout d’abord une sélection économique classique où ne survivent que les acteurs rentables les plus dynamiques. Les organes chargés de la répression y prélèvent à leur tour un certain nombre d’acteurs qui, pour des raisons diverses qui tiennent au contexte et à l’organisation des forces coercitives, n’ont pu leur échapper. Ce « darwinisme économico-judiciaire » ne laisse survivre que les plus aptes qui sont alors en mesure de s’approprier les parts de marchés de leurs concurrents, en attendant de céder à leur tour la place à des intervenants plus habiles ou plus chanceux. La spécificité du trafic et une des causes principales de sa survie est que tous les intervenants exposés au risque de disparition ainsi que la plupart des modes opératoires et infrastructures sont parfaitement remplaçables. Ce polymorphisme est à la base de la flexibilité et de l’adaptabilité des filières. La forte rémunération offerte pour la participation permet un recrutement aisé propre à alimenter la rotation rapide des participants qui a lieu à tous les niveaux de l’organisation. Notons qu’au niveau de la distribution, cette rotation rapide est un des facteurs d’élargissement constant du marché par la diversification permanente des débouchés qu’il induit. Cette organisation empirique n’en requiert pas moins une relative stabilité dans la maîtrise des processus de fabrication et c’est principalement au niveau des capacités de transformation, étape la plus critique, qu’ont lieu les phénomènes de concentration. La constitution d’organisations permet en outre de mettre en place des systèmes d’assurance mutuelle qui sécurisent financièrement les acteurs coalisés.

La tentative de concentration la plus connue du public est celle des cartels colombiens. Comme son nom l'indique un cartel est une entente entre les acteurs économiques d'un même secteur pour influer sur les prix en créant une situation oligopolistique. Cette entente semble avoir été inspirée par le modèle de la puissante Fédération des cafetiers de Colombie. Les cartels ont regroupé des trafiquants qui disposaient des capacités de transformation et d’exportation, la partie agricole n’étant généralement pas intégrée et la distribution étant la plupart du temps faite en partenariat avec des importateurs des pays destinataires. La demande très soutenue du marché étasunien pendant les années 1980 a permis aux cartels de maintenir les prix de gros à un niveau élevé et ce, en dépit de l’augmentation des capacités de production et de leur surcapacité chronique. Cette surcapacité de production était alors conçue comme un élément de sécurité face à la répression mais la mise sur le marché des stocks restait contrôlée. Les termes de l’échange pesaient sur les importateurs, contraints de limiter leurs marges et de répercuter des prix de détail élevés. La répression qui s’abat sur ces organisations à la fin des années 1980 et au début des années 1990 provoque leur affaiblissement, voire leur disparition et a eu pour effet la multiplication des acteurs indépendants, de considérables baisses des cours et finalement un accroissement de l’offre globale dû à une surproduction devenue endémique. C’est également l’époque de la radicalisation de certains trafiquants à travers le développement de la production massive d’héroïne et la réorientation d’une partie de l’appareil productif de cocaïne vers le crack.

Dans le même temps, les filières concurrentes des amphétamines, plus simples à fabriquer et à distribuer ainsi que moins onéreuses, commençaient à se généraliser sur les marchés de consommation, initiées par les distributeurs. Ces derniers se concentraient ainsi à leur tour, mais verticalement. Ces phénomènes simultanés ont entraîné de considérables baisses des prix de gros de la cocaïne, répercutées sur les prix au détail, ce qui a été l’un des facteurs de popularisation de cette substance en Europe ces dernières années (alors que sa consommation était en net recul aux États-Unis, bien qu’elle y soit encore très massive et que ce marché reste de loin le premier au monde).

Le combat que mènent les pouvoirs publics en faisant exercice de leur prérogative judiciaire à l’encontre de ces organisations devenues trop voyantes, ne fait qu’empêcher la constitution de monopoles ou d’oligopoles. La fluidité du marché retrouvée grâce à la diversification de la concurrence a alors pour effet une revitalisation des acteurs. Les États concernés n’ont fait que réguler et assainir le marché, assurant ainsi sa pérennité, comme ils le feraient pour n’importe quel autre secteur d’activité (à l’aide d’autres instruments, il est vrai). Il en résulte que, d’un point de vue économique, cette focalisation de la répression a pour effet d’avantager les acteurs des pays du Nord dans l’instauration des termes de l’échange. D’autre part, le but de ces politiques qui est la réduction de l’offre, n’est pas atteint à travers la lutte contre les organisations de production. Il semble d’ailleurs que les organes étasuniens de lutte anti-drogue en Amérique andine soient devenus ces dernières années moins vindicatifs à l’égard du cartel survivant de Calí, tant l’éclatement de celui de Medéllín avait causé une désorganisation préjudiciable à tous, en permettant ce phénomène d’accroissement incontrôlé de l’offre.

L’Asie n’est pas en reste dans ce phénomène de concentration des acteurs et abrite de puissantes organisations centralisées, principalement au service de la distribution des opiacés. Les Triades, représentées partout où sont établies des communautés chinoises, organisent la distribution de drogues. Au Japon, les Yakusa se sont arrogés le monopole de distribution des amphétamines, très populaires dans le pays. Enfin, en Birmanie qui était encore il y a peu le premier pays producteur d’opium (aujourd’hui dépassé par l’Afghanistan), régnait jusqu’en 1996 sur les cultures et la transformation le chef de guerre Khun Sa. Il a négocié la reddition de son armée en échange de l’impunité auprès du gouvernement birman (voir la section 1.3.4. L’exemple du Myanmar).

Toutes ces organisations jouent en outre un rôle politique et il semble que ce soit surtout la crainte de voir leur pouvoir s’étendre au-delà des limites du tolérable plus que la volonté de lutter contre la drogue (ces deux objectifs étant, comme nous l’avons vu, antinomiques) qui motive les États à leur mener un âpre combat.

 

1.2. Contexte économique des zones de trafic

Le poids des stupéfiants dans l’économie mondiale est bien entendu difficile à évaluer, certains acteurs institutionnels ayant tendance à maximiser les montants évoqués, notamment lorsqu’ils servent de base au calcul d’amendes ou bien à illustrer des revendications émanant d’organes à vocation coercitive ; d’autres cherchent au contraire à minimiser l’ampleur de trafics dont ils sont bien en peine de contrôler le développement, malgré l’emploi de moyens parfois considérables.

Comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, les principales sources statistiques émanent des diverses organisations gouvernementales américaines et les estimations présentées sont souvent influencées par des considérations de politique extérieure. Il est néanmoins possible d’avancer des ordres de grandeurs, on parle suivant les auteurs de montants annuels compris entre 100 et 600 milliards de dollars pour le chiffre d’affaires mondial cumulé de tous les acteurs de l’économie des drogues illicites[21], c’est à dire beaucoup plus que le poids de l’industrie des boissons alcoolisées ou bien de celui de l’industrie pharmaceutique, le seul secteur comparable en terme d’envergure financière étant l’industrie du tabac. Cela revient à dire que si ce secteur devait interrompre brusquement ses activités (ce qui est évidemment hautement improbable), il en résulterait vraisemblablement des conséquences négatives sur le taux de croissance mondiale, particulièrement sensibles pour les catégories de population ou les zones qui sont plus ou moins directement impliquées dans les différents métiers de la drogue.

Le coût social d’un tel abandon a été évalué par certains économistes pour des pays particulièrement dépendants de l’évolution des marchés de narcotiques et il semble qu’il soit assez variable, le facteur principal étant constitué par la masse de main d’œuvre occupée, c’est à dire que, paradoxalement, une telle crise serait particulièrement douloureuse là où les marges sont les plus faibles (plus spécialement pour la population agricole qui est loin d’être la principale bénéficiaire dans la répartition des gains). Le coût de la consommation des drogues en termes de santé publique et de nuisances induites de toutes sortes serait donc à mettre en parallèle avec les conséquences directes et indirectes de la reconversion ou de la disparition des acteurs économiques du secteur.

C’est là l’enjeu d’un affrontement Nord/Sud, le rapport entre les bienfaits et nuisances de cette économie étant, en apparence, en faveur des pays du Sud. Comme nous allons le voir et en dépit de ce premier constat, la comparaison semble être plus subtile qu’elle n’y paraît au premier abord.

Nous verrons dans ce chapitre que la partie la plus importante des bénéfices réalisés reste ou revient au Nord puis examinerons quels ont été les effets des Politiques d’ajustement structurel sur le développement du trafic de drogue. Enfin, nous évoquerons et discuterons cette forme de marasme appelée maladie hollandaise et dont seraient atteintes certaines économies dépendantes du trafic.

 

1.2.1. Localisation des marges, l’exemple du marché européen de la cocaïne (année de référence 1997[22]).

Les bénéfices les plus importants sont, comme de coutume, engendrés par les activités de négoce et de distribution, le marchand étant structurellement favorisé par l’organisation capitaliste. Ces dernières ont principalement lieu dans les pays importateurs du Nord. Décomposons le prix du kilogramme de cocaïne vendu au détail sur le marché européen :

 

 

OPÉRATION

PRIX DE VENTE

MARGE BRUTE

(pourcentage du prix final)

COEFFICIENTS MULTIPLICATEURS

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